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Littérature et adaptations librettistiques

Initialement proposé sur un autre support.

Il est évidemment complexe de répondre à cette question. Pour ma part, ce serait plutôt salutaire, m'ayant soit suscité l'envie de lire des oeuvres alors que je n'en avais pas forcément l'intention (pour Thaïs, dont on parle peu, ça en vaut la peine !), ou mis sur le dessus de la pile des ouvrages que je pensais lire, mais pas avant quelque temps (Le roi s'amuse). Ensuite, pour la qualité de l'adaptation, c'est autre chose.

Préférer la version librettisée ?

D'un point de vue littéraire, c'est difficile, du fait de la transposition théâtrale, de la condensation des éléments, du talent pas toujours identique de l'adaptateur, de l'esprit pas toujours profitable de l'époque et de l'attente des spectateurs, et, surtout, du fait qu'il ne s'agit plus d'un texte écrit, mais joué. Les enjeux n'en étant plus les mêmes, cette préoccupation littéraire devient secondaire pour les créateurs, pour le public aussi, d'ailleurs. Les exigences formelles sont différentes.

Toutefois, on remarque que les adaptations de pièces préexistantes sont beaucoup plus aptes à conserver leurs qualités d'origine que les romans, et surtout que la poésie - suivez mon regard. Quelle découverte !

Il ne faut surtout pas oublier les livrets-oeuvre littéraire, après tout (Elektra d'Hoffmansthal, pièce à peine coupée). Et surtout, plus nombreux, les livrets qui prennent une portée littéraire par le commentaire musical qui leur est associé. Je pense à Scribe/Meyerbeer : le regard toujours légèrement décalé, amusé, de la musique sur ses héros qui lors de leur ascension au faîte ne manquent pas de démentir leurs beaux sentiments ne laisse pas de rendre beaucoup plus riche le champ de l'investigation psychologique.

Le compositeur y a une large part : c'est en germe chez Scribe, mais pas forcément aussi limpide. Scribe, à mon sens, sans être un génie impérissable, vaut beaucoup mieux que la réputation de faiseur de drames bourgeois à la petite semaine qui lui colle à la peau.

Guerre et paix selon les époux Prokofiev

Il manque, malgré la force de la fresque, quelque chose de fondamental : la plume de Tolstoï, ce qui est évident, et, ce qui l'est moins, sa manière narrative.

Je m'explique : tout le détachement que Tolstoï a par rapport à ses personnages peut se marquer dans de petites pointes amusées, même si généralement dénuées de jugement (le vicomte de Mortemart présenté comme un "rosbif bien apprêté"). Cela - à savoir le commentaire narratif -, évidemment, on le perd au théâtre, à moins d'introduire un récitant importun. Ce qui est plus grave, c'est que Prokofiev masque (sans l'oublier, il y a bien un effort patent) une donnée fondamentale de la manière narrative de Tolstoï : un dialogisme avant la lettre. Il n'y a pas chez Tolstoï de véritable hiérarchie entre ses personnages, indépendants de son narrateur, hors la quantité de texte - d'ailleurs assez équilibrée. Il n'y en a en tout cas aucun qui recueille toutes les indulgences, ou toutes les réserves, ou même qui sont présenté en modèle d'identification implicite. Le choix des personnages avec lesquels s'effectue l'identification me semble beaucoup plus aléatoire chez Tolstoï que chez la plupart des autres romanciers (même Dostoïevski).
Et cela, on ne le trouve pas chez Prokofiev, où les héros sont clairement dessinés, et les gentils / moins gentils assez faciles à identifier. Andreï Bolkonski est bien exalté par rapport à sa présentation bien plus nuancée chez Tolstoï, et la sympathie rieuse qui charge les personnages dans l'original se mue en dignité épique dans l'opéra, par ailleurs très réussi. Je pense que les nécessités soviétiques ne sont pas exclues des responsabilités (vilain Naboléon), mais peut-être aussi l'absence de librettiste, qui sait ?

On va me rétorquer que l'atmosphère de Tolstoï est impossible à rendre. Et pourtant... après avoir assisté à la mise en scène de Piotr Fomenko de Guerre et Paix (VO surtitrée), sur une durée semblable à celle de l'opéra, je peux dire que l'esprit de Tolstoï était parfaitement présent. L'ensemble des événements majeurs, l'aspect dérisoire de certains traits de caractère, la sympathie omniprésente pour des personnages qui se succèdent sans véritablement donner la primauté à un héros indiscutable, l'incongru de certaines images, et jusqu'aux traits d'écriture (la mort dans le lit, avec le refrain du gémissement, que l'on ne sait devoir placer comme comique ou tragique, tant la compassion se mêle à un regard émerveillé de tout), tout y est. C'est grandiose, et pour tout dire, passablement génial.
Cela dit, à part un de nos contemporains inspirés (Ivan Fedele? Lars Ekström? Bruno Mantovani? Niels Rosing-Schow? Thierry Pécou?), je ne vois pas trop qui pourrait mettre ça en musique.

Par prudence, mieux vaut donc considérer chaque oeuvre comme un tout, et ne pas trop se référer à un impossible original - surtout s'il est génial. A moins de faire soi-même l'adaptation. Qui est partant pour Guerre et Paix ? Pour aider, je veux bien tenir le rôle du critique.

Et Berlioz qui modifie la mort de Cassandre ?

Pour verser dans la facilité, je dirai que Rigoletto, tout atténuant les mots d'esprit de l'acte premier, en coupant légèrement la fin et en donnant une part prépondérante à la malédiction - qui, chez Hugo, n'est que dans l'imaginaire de Triboulet, nourrie de sa malédiction sociale -, respecte à merveille l'esprit de son original. Mais évidemment, adaptation du théâtre pour le théâtre, et entre deux personnalités dramatiques proches (le sens de l'effet).

Ernani, en revanche, est un massacre : pas d'armoire à cause de la censure, écriture post-belcantiste assez insipide par rapport à son sujet rapporté à la trame opératique standard, personnages défigurés, fin changée qui fait perdre tout son sens à l'ensemble du drame. En effet, si Silva regarde impitoyablement mourir Hernani, le personnage devient un méchant standard, et toute l'idée de la dette, de l'accompagnement dans la tombe, en est grandement estropiée. Le pire étant sans doute d'avoir sqouizé la scène des Illustres. C'est quand même surtout le caractère "standard" des personnages, sans rapport avec Hugo, qui est insupportable. Peut-être qu'en changeant les typologies vocales :
Doña Sol : Mezzo-soprane
Hernani : Baryton lyrique
Don Carlos : Baryton-martin
Don Ruy Gomez de Silva : Baryton-basse
Vive la diversité !

En fait, pour que le débat soit efficace, il faudrait en faire un par oeuvre !

David - nousnesommespasprèsd'êtredésoeuvrés


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