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La psychologie de l'homme face au groupe

14 revisité.

Sur France Culture, en ce dimanche hautement festif, l'Esprit public proposait une émission sur la guerre de 14-18. Quelques remarques à ajouter au propos tenu, que vous pouvez écouter via le lien donné si vous étiez occupés à cette heure-là :

- Tout d'abord, félicitations pour avoir eu le courage de programmer une telle émission un tel jour. Alors que rien n'aime autant l'air du temps (quel qu'il soit) que les médias[1]. La relecture historique sans concessions de la Grande Guerre, soulignant les exactions allemandes - à l'heure de l'amitié européenne universelle -, mettant en cause le relecture pacifiste des combats a posteriori, il fallait oser la proposer ce jour-là, et c'est vraiment très bien de l'avoir fait. Au lieu de nous donner une rétrospective sous le format artificiel de l'année 2005, nous avons droit à une réflexion approfondie, quel qu'en soit le jour, et c'est très heureux.

- Le propos général est autour de l'acceptation globale de la guerre par les soldats, même au-delà de la désillusion de 14. Que la haine se portait sur les généraux, ogres incapables, et pas sur la guerre contre l'Ennemi elle-même, tout cela en se fondant sur les témoignages strictement contemporains. Je n'ai évidemment pas les moyens de confirmer ou d'infirmer cette lecture attestée comme sérieuse, parmi d'autres contradictoires. Mais j'ai tout de même quelques remarques.

- Là où je suis d'accord, c'est qu'il est probable qu'a posteriori, on ait plus volontiers assuré qu'on n'avait pas voulu cette guerre, son horreur ayant détruit jusqu'au souvenir - ou du moins le désir de se souvenir. (C'est ce que décrit Walter Benjamin dans son article célèbre sur Leskov narrateur, l'impossibilité à raconter d'après 14.) Il paraissait tellement absurde de l'avoir voulu qu'on n'imaginait même pas avoir pu le vouloir.
Et, comme l'explique très bien Annette Becker, l'invitée en question, le poids croissant de la dépense en effort, en vies, et de camarades à venger faisait que le retrait n'était pas si sérieusement envisagé que ça par les soldats.

- Là où je suis plus étonné, c'est lorsque celle-ci déclare, en substance : "s'ils ont combattu, c'est bien qu'ils étaient d'une certaine façon consentants ; il n'y avait pas un gendarme derrière chaque soldat, l'appareil répressif n'aurait jamais contenu tous ces hommes, bien plus nombreux, s'ils avaient refusé de combattre".
Il y a là quelque chose de problématique. Je ne sais pas à quel moment de son travail Annette Becker a fait intervenir ce raisonnement, ou s'il a été improvisé par-dessus sur le plateau même de l'Esprit public. Car elle nie là une vérité psychologique fondamentale, ce que personne n'a relevé en sa présence.
On peut appeler ça l'instinct grégaire, nommer le dilemme du prisonnier ou, pour ces Messieurs qui aiment tant à citer les bons auteurs, convoquer La Boétie et son Discours de la servitude volontaire[2], mais Annette Becker nie là une vérité psychologique fondamentale. Un homme pris dans un groupe ne peut agir que s'il est suivi du groupe. Mais qui lui en donne l'assurance ? Et surtout, comment se mettre en communication avec tous. Oui, potentiellement, le noyau du pouvoir est aisé à renverser, et la Révolution française l'a montré : lorsqu'un groupe plus nombreux se révolte, il vainc. Il faut pour cela une conjonction d'intérêt et de résolution difficile à obtenir, d'autant plus qu'il y a plusieurs remparts matériels et psychologiques :

  • la confiance dans l'autre est nécessaire. Or ces soldats se connaissent depuis peu. En outre, ils sont divisés en bataillons distincts. Qui prouve au soldat mutin 1) que ses camarades ne vont pas l'assassiner pour se conformer au pouvoir ? 2) que leur mutinerie victorieuse ne sera pas écrasée entre les deux autres bataillons qui se trouvent à côté et qui, faute de communication possible entre simples soldats, ne se seront pas soulevés ?
  • pire encore, il faudrait faire confiance en l'ennemi, pour qu'il fasse de même. Or les soldats n'ont ni l'envie de le croire, ni l'aveuglement d'imaginer qu'une armée ennemie victorieuse se mettrait en danger inutilement. Refuser le combat massivement, c'est livrer la France, ce qui est inconcevable, et resterait encore inconcevable à une large majorité de nos concitoyens aujourd'hui. Surtout après autant de pertes, et après les récits de crimes de guerre plus ou moins enjolivés qui circulaient alors.
  • il y a aussi la peur du gendarme, celle du déshonneur, celle d'être abattu par derrière. Les exécutions "pour l'exemple" renvoient chacun à l'idée qu'il peut être seul à mourir, quand bien même ils seraient plusieurs à se révolter. Il y a là une efficacité psychologique considérable ; l'homme est prêt à tous les héroïsmes, à condition que tous subissent le même sort que lui.
  • sur tout individu et plus encore sur tout groupe, il existe une chape de conformisme aux institutions, une inertie institutionnelle. Il faut véritablement une poussée collective, une concomittence remarquable pour qu'il y ait soulèvement ou tout simplement désobéissance. Il y a une contrainte morale intériorisée (tiens, ils auraient pu citer Foucault, aussi... petits joueurs, franchement, ce dimanche de Noël), un regard invisible, encore plus prégnant dans les années 10 que de nos jours, qui rappelle au soldat ce qu'il a appris depuis sa tendre jeunesse, et le dissuade d'en violer les codes. Surtout alors qu'ils sont les seuls repères qu'il lui reste.

Nier cela, c'est me semble-t-il risquer de donner un sens trop univoque à l'acceptation postulée par Annette Becker, en passant à côté de vérités psychologiques qui peuvent considérablement influencer le déroulement des événements. La Révolution française, pour prendre l'insurrection la plus célèbre, n'est pas née d'un mécontentement passager ; seule la conjonction de revendications hostiles à un pouvoir affaibli l'a permise.
Si l'on considérait ce seul argument d'Annette Becker que j'ai discuté, on peut imaginer aussi bien l'acceptation qu'une rébellion violente mais introvertie par la peur, et l'urgence de sauver sa vie.

A priori, ce travail d'historien est parti d'une étude avant tout des sources et de leur lecture critique. Mais avec ces préjugés psychologiques, je ne sais pas jusqu'à quel point le résultat ne peut pas être involontairement biaisé - si cette lecture critique se fait à rebours des réflexes du soldat...

Une remarque de détail, initialement, relevée par aucun des présents et à laquelle elle aurait probablement pu répondre. Le fait de l'avoir omis, tout à l'admiration pour son travail, m'a poussé à y réfléchir plus longuement. Et, au total, elle me fait jeter une réserve non négligeable sur l'entreprise. Dommage que personne n'ait réagi, l'explicitation était de mise pour lever le trouble.

Notes

[1] les médias... et les carnets de Toile, notamment ceux qui se mêlent des débats parlementaires dont ils n'ont pas les clefs, et pour critiquer les solutions poposées sans en avoir d'autre en poche... je ne cite personne (surtout pas moi)

[2] je n'en reviens toujours pas qu'aucun ne l'ait fait, plus encore qu'ils n'aient relevé le problème, les connaissant...


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David Le Marrec

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