Carnets sur sol

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Concert Brahms/Schubert : piliers de répertoire, arrangements, oeuvres chorales (Monteverdi Choir, Nathalie Stutzmann, John Eliot Gardiner)

Concert conté par les bons soins de Sylvie Eusèbe, à laquelle les lutins cèdent immédiatement la parole : .

Paris, Salle Pleyel, jeudi 15 novembre 2007, 20h00, concert.

Johannes Brahms : Variations sur un thème de Haydn Op. 56a
Franz Schubert (transcriptions de J. Brahms pour chœur d’hommes et orchestre) : Gruppe aus dem Tartarus D. 583, An Schwager Kronos D. 369,
Franz Schubert : Gesang der Geister über den Wassern D. 714 (deuxième version),
Johannes Brahms : Rhapsodie pour alto, chœur d’hommes et orchestre Op. 53,
Johannes Brahms : Symphonie n°1 en ut mineur Op. 68.

Orchestre Révolutionnaire et Romantique ; The Monteverdi Choir ; Sir John Eliot Gardiner, direction ; Nathalie Stutzmann, alto.


Bravant les grèves dans les transports et le chaos qui règne à l’extérieur de la Salle Pleyel, les mélomanes sont venus en nombre pour ce beau programme Brahms-Schubert préparé par John Eliot Gardiner.

Dès les premières mesures des Variations sur un thème de Haydn de Brahms, le chef britannique attire par sa direction énergique, franche et lisible même pour le simple amateur. Très grand, il se penche sur son orchestre, le soutient avec précision et bienveillance, et s’anime vigoureusement en faisant voleter les pans de sa queue de pie dont l’intérieur d’un beau vert changeant chatoie comme les élytres d’un scarabée rare.

Au cœur de l’orchestre, les pizzicati des violoncelles résonnent chaleureusement, autour d’eux les autres pupitres se déploient avec clarté. Les phrasés sont marqués souplement, avec la légèreté de l’élégance ; les contrastes entre les variations ne sont jamais violents, l’ensemble est souvent moelleux, toujours net et aéré. Une particularité des cors sonne à mes oreilles : leur son dans les forte se charge d’une vibration très particulière, entre la « fausseté plus ou moins maîtrisée » des cuivres baroques et le rayonnement étincelant des instruments plus récents. Cela nous rappelle que J. E. Gardiner a fondé cet orchestre Révolutionnaire et Romantique pour jouer les œuvres du XIXe siècle dans le même esprit qu’il a créé l’orchestre des English Baroque Soloists pour faire revivre la musique ancienne.

Des trois pièces avec chœur d’hommes de Schubert qui suivent, je retiens l’adéquation profonde entre la musique et le texte. Les poèmes, de Goethe sauf « Gruppe aus dem Tartarus » (Le Groupe surgi du Tartare) qui est de Schiller, parlent gravement de la dure destinée humaine, du temps qui nous échappe ou de notre âme, fluide et fractionnée comme des gouttes d’eau.

« Gruppe aus dem Tartarus » débute par la clameur sourde du chœur révélant le grondement de la mer (« Horch - wie Murmeln des empörten Meeres », Ecoute - pareils au murmure de la mer courroucée…). Au gré des sentiments se dégageant du texte, le chant devient syncopé pour exprimer la peur (« Fragen sich einander ängstlich leise », Apeurés, ils se demandent à voix basse…), ou s’enfle jusqu’à devenir terrifiant dans les deux derniers vers : Au-dessus d’eux, l’éternité tournoie / Brisant en deux la faux de Saturne.

« An Schwager Kronos » (Au cocher Chronos, de Goethe) présente quelques passages plus légers chantés par les ténors (4ème strophe) alors que tout le chœur se réunit pour affermir notre courage devant la fuite de notre vie conduite pas Chronos et pour célébrer les quelques instants qui nous sont donnés :

Allons ! Il est temps de repartir, plus vite !
Regarde, le soleil décline !
Avant qu’il ne se couche, avant que la brume
Ne me rattrape dans les marais, moi, le vieillard,
Avant que mes mâchoires édentées ne s’entrechoquent,
Et que mes jambes ne chancellent.

Le merveilleux « Gesang der Geister über den Wassern » (Chant des esprits sur les eaux) transporte immédiatement par sa gravité soulignée par la petite formation orchestrale qui l’accompagne. Le chant pur des ténors fait penser à la musique grégorienne (« Zur Erde muss es, Ewig wechselnd » : l’âme doit (…) descendre sur la terre dans une éternelle alternance), les basses expriment la puissance alors que les ténors répondent par la grâce, et tous expriment magnifiquement la profondeur de l’abîme (« Zur Tiefe nieder ») renforcée par des cordes dramatiques. Le dernier vers des strophes est toujours marqué d’une intensité très poignante, perpétuée par le bref passage orchestral qui suit. On sent une communion exceptionnelle entre les musiciens ; ils atteignent ici véritablement le public qui applaudit avec émotion et enthousiasme J. E. Gardiner, lui aussi très ému par la dignité de cette incantation profane.

Nous revenons à Brahms avec sa Rhapsodie pour alto, sur un texte (également de Goethe) qui nous parle des ravages que la haine fait dans le cœur de l’Homme et prie pour qu’un chant (la Musique ?) redonne vie à cette âme égarée.
Une grande sobriété domine le chant très recueilli de Nathalie Stutzmann. Ses intonations personnelles sont immédiatement présentes (dès le « e » du troisième mot « wer ») et magnifient la profondeur de l’œuvre. Ses graves si extraordinaires sont pleins et saisissants, et fait remarquable, son vibrato plutôt léger et parfois même absent renforce l’intensité dramatique. L’alternance entre sons vibrés et non vibrés atteint un sublime sommet dans ce vers : « Die Öde verschlingt ihn » (le désert -ou la solitude- l’engloutit). « Die » est lisse, le « ö » est délicieusement interminable et non vibré, puis les « i » des deux derniers mots sont admirablement soutenus et débutent sans vibrato pour finir dans une délicate modulation. Devant une telle richesse sonore et musicale, l’émotion nous immobilise et la gorge se serre.

La deuxième strophe plus animée voit la contralto toujours très concentrée maintenir une atmosphère pure et dépouillée. Le vers « Aus der Fülle der Liebe trank ? » lui permet de vertigineux écarts de notes, particulièrement tendus et élégants.

Dans la troisième et dernière strophe, Nathalie Stutzmann est rejointe par le chœur ; comme par enchantement, sa voix si lumineuse s’en dégage et monte vers le ciel. Le dernier vers « So erquicke sein Herz ! » (Alors rafraîchis son cœur) est repris lentement plusieurs fois, la descente sur les syllabes de « erquicke » détache les notes, et un « Herz » final très doux voit son léger vibrato s’abîmer dans les profondeurs orchestrales.
L’ensemble de l’œuvre est joué dans un même souffle, large et majestueux, avec une force souvent bouleversante mais jamais violente. J. E. Gardiner propose à la chanteuse un tempo lui convenant parfaitement et permet à son inventivité, son phrasé et sa respiration de se fondre en un tout devant lequel s’entrouvre une dimension inconnue.

Après tant de recueillement, des applaudissements particulièrement chaleureux éclatent. Nathalie Stutzmann, visiblement touchée de cet accueil, reçoit ce beau succès avec un air très humble et J. E. Gardiner s’efface avec élégance en lui présentant d’un geste de la main l’enthousiasme du public.

Après l’entracte, la première symphonie de Brahms résonne avec finesse, force et clarté, et le public parisien fait un réel triomphe au chef anglais et à son orchestre. Mais je ne suis plus suffisamment concentrée pour pouvoir être plus précise : mon esprit est resté attaché aux chants qu’il vient d’entendre, celui des chœurs comme celui de la contralto. Puissent ces quelques lignes me garder le souvenir de cette soirée exceptionnelle et distribuer un peu de ce miracle perpétuel qu’est une communion en musique.

Sylvie Eusèbe, 18 novembre 2007.


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Commentaires

1. Le mardi 20 novembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour Sylvie !

Bon retour dans nos contrées !


« Cela nous rappelle que J. E. Gardiner a fondé cet orchestre Révolutionnaire et Romantique pour jouer les œuvres du XIXe siècle dans le même esprit qu’il a créé l’orchestre des English Baroque Soloists pour faire revivre la musique ancienne. »

En comparaison, il dirige désormais beaucoup plus la benjamine. Mais il existe sans doute beaucoup d’instrumentistes communs…


Oui, deux lieder tempêtueux que ce Gruppe aus dem Tartarus et ce Schwager Kronos. Il existe une version encore plus belle, mais totalement inachevée (interrompue au tiers) du premier. Cet arrangement, au demeurant, n’est jamais joué, ce doit être bigrement intéressant – et très beau, quand on connaît le savoir-faire choral de Brahms, qui connaît peu d’égaux. Pour le second, on connaît bien l’orchestration de Brahms, surtout depuis le grand succès remporté par le disque Abbado – mais ce n’est pas de cette version que vous nous entretenez.

Par le Monteverdi Choir, un des tout meilleurs au monde – et ce, dans tous les répertoires, ce devait être totalement suprême. La première version du Gesang der Geister est pour chœur a capella.

A l’inverse, votre description du jeu de l’alternance vibrato/non vibrato de Nat’, des tenues non vibrées, me font frémir… Je crains l’esprit de système de son Winterreise, vous vous souvenez sans doute.


« Puissent ces quelques lignes me garder le souvenir de cette soirée exceptionnelle et distribuer un peu de ce miracle perpétuel qu’est une communion en musique. »

Je crois que vous avez dûment prêché la bonne parole hier soir. :)
Votre esprit a plané sur CSS durant la nuit.

2. Le mardi 20 novembre 2007 à , par Morloch

Compte rendu passionnant, comme toujours.

Je voudrais juste faire une remarque sur le titre de la notule, qui fait référence à des piliers de répertoire, à des arrangements... sous entendant que ce concert n'est qu'une juxtaposition d'oeuvres rassemblées pour le besoin de la cause.

Au contraire, j'ai le sentiment que tout cela est bien pensé et construit, j'aime bien ce type de programmes qui présente des oeuvres entendues de multiples fois, mais dans un cadre cohérent. Il y a une unité de style qui a été pensée, avec des oeuvres suffisemment variées.

J'aime autant ce genre de programmes à celui qui propose une rareté de 15 minutes encadreées par deux tubes sans aucun rapport.

3. Le mardi 20 novembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Ouiouiouiouiouiouiouiouioui.

Si tu as un titre pour fédérer tout ça, je suis preneur, n'est-ce pas (Hein ?, comme on dirait où tu sais).

Et si possible un titre autre que Brahms dégraissé met son sale nez jusque dans les affaires de Schubert, qui a en effet ses vertus synthétiques, mais.

4. Le mercredi 21 novembre 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Merci David pour votre « présentation » de ce compte-rendu et je suis heureuse de lire l’avis de Morloch sur la composition cohérente du programme de ce concert. C’est aussi tout à fait mon avis.

Oui, les œuvres avec le Monteverdi Choir étaient particulièrement émouvantes.
Ne vous inquiétez pas pour le vibrato de N. Stutzmann : je vous assure que son usage ou son absence n’était était pas « systématique » mais naturel. Je pouvais craindre qu’il soit trop lyrique, ce que je n’aime pas quelque soit la chanteuse, mais cela n'a pas été le cas. Et c’est aussi pour sa capacité à ne pas en faire et à nuancer son vibrato que j’aime le chant de N. Stutzmann, bien que je comprenne que le timbre que prend parfois ses notes tenues sans vibrato ne puisse pas plaire à tout le monde, hélas ;-) !

Je suis très contente que vous épingliez le titre d’une des critiques faites à ce concert ! Les critiques professionnels donnent terriblement envie d’aller écouter de la musique grâce au vocabulaire très « poétique » dont ils se servent de plus en plus, n’est-ce pas ? Ils n’ont plus l’air de savoir apprécier ce qu’ils entendent ; pensent-ils vraiment que celui qui relève le plus de fausses notes est le meilleur, pensent-ils qu’aimer ce qu’on a entendu et le dire ce n’est pas faire une critique ?

Je me dois pourtant de tirer mon chapeau à Michel Parouty qui sur www.lesechos.fr dit n’avoir pas de mot pour décrire l’émotion que la voix de N. Stutzmann exhale, à tel point qu’il en invente un et parle de sa voix « étreignante »… Voici un barbarisme à la fois charmant et si vrai !

Il n’y a guère que le chant des esprits sur les eaux que je souhaite voir planer sur CSS, mais merci du compliment :-) !

5. Le mercredi 21 novembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Oui, les œuvres avec le Monteverdi Choir étaient particulièrement émouvantes.
Ne vous inquiétez pas pour le vibrato de N. Stutzmann : je vous assure que son usage ou son absence n’était était pas « systématique » mais naturel. Je pouvais craindre qu’il soit trop lyrique, ce que je n’aime pas quelque soit la chanteuse, mais cela n'a pas été le cas. Et c’est aussi pour sa capacité à ne pas en faire et à nuancer son vibrato que j’aime le chant de N. Stutzmann, bien que je comprenne que le timbre que prend parfois ses notes tenues sans vibrato ne puisse pas plaire à tout le monde, hélas ;-) !

Ah, ça, on ne peut pas dire qu'elle abuse de vibrato, mais précisément, ça tient souvent du tic, du maniérisme, à ce qu'il m'en semble.


Je suis très contente que vous épingliez le titre d’une des critiques faites à ce concert ! Les critiques professionnels donnent terriblement envie d’aller écouter de la musique grâce au vocabulaire très « poétique » dont ils se servent de plus en plus, n’est-ce pas ? Ils n’ont plus l’air de savoir apprécier ce qu’ils entendent ; pensent-ils vraiment que celui qui relève le plus de fausses notes est le meilleur, pensent-ils qu’aimer ce qu’on a entendu et le dire ce n’est pas faire une critique ?

Le problème dans le critique papier est multiple. D'abord le manque de place, qui est une contrainte vraiment vertigineuse, y compris pour les meilleurs esprits. Supériorité incontestable de la Toile de ce point de vue.
Ensuite et surtout (et c'est là où l'on peut discriminer beaux esprits et mauvais esprit), une très mauvaise habitude qui consiste à asséner un ressenti sans en expliciter les critères. Tout est là. Que le critique juge une représentation bonne ou mauvaise, on s'en moque, ce qu'on voudrait, c'est :
- d'une part qu'il décrive les caractéristiques objectives de ce qu'il a entendu, afin de nous en faire une représentation ;
- d'autre part qu'il explicite ce qu'il attend et ce qu'il entend, de façon à ce que nous puissions avoir une idée de ce que serait notre position. (Et, dans ce cas, elle peut être parfaitement contraire à celle du critique, sans que nous soyons en désaccord sur l'analyse, au demeurant.)

Et, à titre personnel, j'ai beaucoup de mal à supporter la hargne méprisante qu'on lit et entend souvent. Il ne s'agit pas d'un affrontement où seule la première place serait enviable, et l'excellence à la seconde place odieuse.
Nous sommes face à une infinité de possibles, et tout ce que l'on attend est que cela fonctionne. Pas qu'on surpasse une référence discographique absolue de 1919, ça n'a aucune importance.
Même une soirée manquée n'autorise pas à traiter les artistes en ennemis, il me semble aussi. Ce qui ne signifie pas qu'on doive commenter de façon complaisante. Mais lorsqu'on lit certains critiques ou mélomanes, on est effaré de la conception du spectacle comme bataille rangée...

Il y a aussi une explication à cela : il est beaucoup plus facile d'étaler des comparaisons subjectives entre des versions (avec un plaisir un peu enfantin de compilation/comparaison) que de décrire précisément une oeuvre, et de caractériser ensuite les aspects mis en valeur par l'interprétation...

C'est un peu la raison pour laquelle CSS se garde autant que possible de proposer des entrées discographiques qui accroîtraient sensiblement notre trafic, mais appauvriraient son contenu vers plus de facilité, de subjectivité inutilisable. Et, au fond, si l'on est toujours amusé de lire des avis sur des versions, cela ne mène pas bien loin dans la découverte. Du neuf avec ce que l'on connaît déjà.


Voici un barbarisme à la fois charmant et si vrai !

Oh, je crois qu'on peut parler de néologisme, ne chargeons pas le malheureux. :-) Les linguistes parlent de « dérivation impropre » pour ce genre de transfert (on change juste la nature - ici, de participe présent en adjectif qualificatif - en conservant le mot).


Il n’y a guère que le chant des esprits sur les eaux que je souhaite voir planer sur CSS

Oh, à défaut de piscine fournie avec le modèle, je crois que je puis affirmer sans trop de fatuité avoir pu conserver avec quelques beaux esprits depuis le baptême de CSS.

6. Le mercredi 21 novembre 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Oui, il est en effet facile et malhonnête de donner son avis sans expliquer sur quoi on se base. Et puis je suppose que ça fait "chic" de relever d'éventuelles erreurs quand un chef comme Gardiner dirige... ça vous pose sans doute son critique dans certains cercles, mais comme on sait, dans la piscine comme dans la mer, les ronds dans l'eau disparaissent vite, emportés par les esprits liquides.

Je vous passe "le maniérisme" parce que je suis de bonne humeur (ce qui est une façon de dire que je n'ai pas le temps de vous expliquer pourquoi je ne suis pas de cet avis... ;-) ).

Toutes mes excuses pour mon vocabulaire approximatif en grammaire et autres choses de ce genre, ainsi que pour mon orthographe particulièrement déplorable ce matin : disons pour me trouver une excuse que c'est la faute aux grèves dans les transports qui m'obligent à me lever bien avant mes modestes facultés littéraires.

Bonne fin de semaine et n'en doutez pas, cher David, à bientôt ;-) !

7. Le mercredi 21 novembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Oui, il est en effet facile et malhonnête de donner son avis sans expliquer sur quoi on se base. Et puis je suppose que ça fait "chic" de relever d'éventuelles erreurs quand un chef comme Gardiner dirige... ça vous pose sans doute son critique dans certains cercles, mais comme on sait, dans la piscine comme dans la mer, les ronds dans l'eau disparaissent vite, emportés par les esprits liquides.

Je ne sais pas si c'est malhonnête ou chic, mais c'est une façon de s'assurer une crédibilité que de le préciser : on voit que l'oreille est aiguisée. Mais dans une critique sur une étroite demi-colonne, il y a plus essentiel, j'en conviens...


Toutes mes excuses pour mon vocabulaire approximatif en grammaire

Non, non, c'était juste manière de causer, puisqu'il y a aussi une rubrique "parler standard" sur CSS...
Mais je ne suis vraiment pas sensible aux questions d'orthographe, ça n'a pas grande importance hors des cadres institutionnels. Ca ne m'indispose nullement, en tout cas.

Pour tout vous dire, j'avais même laissé pendant un moment, jusqu'à mardi matin, un très vilain trait d'union entre John et Eliot dans le titre - qui n'était pas dans votre compte-rendu...
Vous voyez, nous sommes si peu de chose... :)


A bientôt, donc !

8. Le jeudi 22 novembre 2007 à , par Philippe[s] :: site

Quand je lis les comptes-rendus de Sylvie Eusèbe, la honte me prend quant à ma fainéantise. D'autant plus que je n'ai pas lu grand chose sur les deux derniers concerts absolument époustouflants auxquels j'ai assistés : le Requiem Allemand par les mêmes Monteverdi Choir et Sir Gardiner, et le Winterreise de Goerne/Deutsch.
Je vais essayer de faire un effort...

9. Le jeudi 22 novembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

C'est vrai qu'on en a eu peu d'écho. Je suis lecteur, en tout cas, bien sûr !

Si on pouvait nous radiodiffuser au moins le Goerne, ce serait fort bien. Ca permettrait de me débarrasser de Brendel.

10. Le lundi 26 novembre 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Je ne dirais pas qu'il me faut faire beaucoup d'efforts pour rédiger un compte-rendu d'un concert de mes artistes préféré(e)s à l'attention de mon blog préféré, c'est juste une petite discipline à s'imposer pour partager (je l'espère) beaucoup de plaisirs :-) ! Alors, encore un, et pour "rassurer" Philippe(s), je me trouve très paresseuse, sans rire ;-° !


Paris, auditorium du Petit Palais, jeudi 22 novembre 2007, 12h30, enregistrement public que l’émission « D’une rive à l’autre » d’A. Butaux diffusée le dimanche 16 décembre 2007 à 12h sur France Musique.

Nathalie Stutzmann (contralto) et Inger Södergren (piano) : « arie antiche » italiens
Antonio Caldara (Sebben crudele), Francesco Durante (Danza, danza fanciulla), Giulio Caccini (Amarilli mia bella), Giovanni Pergolesi (Si tu m’ami), Battista Durante (Vergin tutto amor), Alessandro Stradella (Pieta Signore)

Inger Södergren (piano) :
Edvard Grieg, pièces lyriques pour piano, extraits : Papillon op. 43 n°1, Jour de noces à Troldhaugen op. 65 n°6, La marche des Trolls op. 54 n°3.

Juliette (chant et piano) :
Six chansons

La salle de l’auditorium du Petit Palais est totalement remplie par les 150 ou 200 personnes qui ont fait la queue à peine plus d’une heure pour écouter gratuitement et dans de très bonnes conditions leur(s) chanteuse(s) préférée(s) dans ce mini-concert.
La scène est aussi entièrement occupée, sur la gauche un Steinway écourté assez ouvert est destiné à I. Södergren, et sur la droite un piano sans couvercle d’allure plus modeste devant lequel vient s’installer Juliette. Au milieu, un pupitre et une chaise délimitent l’espace réservé à N. Stutzmann. De nombreux micros sur pieds parsèment la scène et leurs câbles courent un peu partout au sol. A l’arrière-plan, au-dessus de la scène, une grande photo d’un tableau est projetée sur un écran : « Le sommeil » de Gustave Courbet.
C’est Juliette qui présente rapidement l’émission, avec son esprit et son entrain si réjouissants. Puis, les trois musiciennes se mettent à jouer à tour de rôle, leurs musiques se répondant ou s’enchaînant avec plus ou moins d’évidence, mais dans une suite toujours plaisante.

J’étais assez curieuse d’entendre les œuvres que pouvaient proposer N. Stutzmann et I. Södergren pour cette émission où elles étaient associées à Juliette. Cependant ce rapprochement ne me semblait pas incongru : les deux chanteuses, l’une notamment avec le lied et l’autre avec les chansons de sa composition, partagent visiblement le même plaisir à raconter de façon vivante des histoires en musique.
N. Stutzmann a choisi des « arie antiche » italiens, entre musique baroque et musique classique. Comme elle le dit elle-même dans le petit programme de ce concert, ces airs sont pour elle « un moment de récréation » entre (et là c’est moi qui rajoute) des musiques émotionnellement plus denses et musicalement plus complètes. Moment de détente donc pour la contralto qui apparaît souriante et détendue mais qui ne se sépare pas pour autant de ses qualités « habituelles », notamment en matière d’expressivité. Ce sont les airs lents qui touchent le plus le public, je note que le final de l’aria « Amarilli mia bella » de G. Caccini lui offre l’occasion d’un « chant syncopé » dans lequel la note est interrompue trois fois par la respiration. Cela donne un effet d’oppression très expressif, assez similaire à ce que la chanteuse fait dans « Ad te suspiramus » du Salve Regina RV 616 de Vivaldi (Hyperion, 2002). Elle est particulièrement émouvante dans le dernier air « Pieta Signore » d’A. Stradella, ses accents un peu neutres en début du concert prennent plus de couleurs et les notes tenues, souvent commencée par en-dessous, fascinent par l’intensité qu’elles dégagent. Dans cette salle relativement petite par rapport aux grands vaisseaux dans lesquels la chanteuse se produit habituellement, sa forte énergie physique est bien plus perceptible, on sent beaucoup plus sa vitalité et ses gestes pourtant sobres renforcer la musique avec simplicité et naturel.

Je suis heureuse de retrouver Inger Södergren seule au clavier. Ces pièces de Grieg très imagées lui permettent de libérer beaucoup de poésie associée à une fantaisie que je n’aurais pas soupçonnée dans son monde intérieur qui m’apparaît plutôt sérieux. Il est vrai qu’ici on ne peut guère envisager avec gravité « La marche des Trolls », et après un lyrisme contenu et une belle virtuosité dans les passages rapides, j’admire le final très fluide qui me rappelle Debussy. En écoutant ces accords miroitants, j’ai pensé que l’univers de ce compositeur devrait bien s’accorder au sien.

Et Juliette alors ? Eh bien, elle m’a beaucoup fait rire, ainsi que toute la salle d’ailleurs ! J’ai particulièrement savouré sa dernière chanson sur les « mauvais » chanteurs… Je dois dire que je ne la connaissais que très peu, et j’ai pris grand plaisir à la découvrir un peu mieux. Sur ses musiques aux sonorités très « classiques », ses textes renferment un humour, un à-propos, une liberté toujours de bon goût, une humanité et une générosité qui me feraient presque aimer la chanson française autrement que par curiosité... Elle perpétue avec talent un genre musical devenu très rare de nos jours.

Et voila une heure trop vite passée, mélangeant avec bonne humeur musiques et chansons joyeuses, mélancoliques, graves ou simplement légères et amusantes. Une « récréation » en effet, mais une récréation de haute tenue !

Sylvie Eusèbe, 24 novembre 2007.

11. Le lundi 26 novembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonsoir Sylvie !

Je ne sais pas si je vais avoir le temps de m'occuper de "vous" tout de suite, il est déjà si tard. :-s

Bravo (et merci) pour la discipline !


Et je suis très rassuré de savoir que vous tenez un peu à CSS, parce qu'un de ces jours Nat' fera jouer son droit de préemption, je le vois venir gros comme une maison. En tout cas, à sa place, je sais ce que je ferais...

12. Le jeudi 29 novembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Vous avouerai-je, Sylvie, l’aversion de l’équipe de CSS devant une partie des intervenants de la soirée ?
Ou me limiterai-je à l’éloge de la chanson « « à texte » » d’avant 1950 ? :-)


« Du coup, j'ai fait un semblant de commentaire du spectacle... »

Phrase ô combien équivoque qui m’a fait hésiter bien longtemps sur le classement de votre production…


« N. Stutzmann a choisi des « arie antiche » italiens, entre musique baroque et musique classique. Comme elle le dit elle-même dans le petit programme de ce concert, ces airs sont pour elle « un moment de récréation » entre (et là c’est moi qui rajoute) des musiques émotionnellement plus denses et musicalement plus complètes. Moment de détente donc pour la contralto qui apparaît souriante et détendue mais qui ne se sépare pas pour autant de ses qualités « habituelles », notamment en matière d’expressivité. Ce sont les airs lents qui touchent le plus le public, je note que le final de l’aria « Amarilli mia bella » de G. Caccini lui offre l’occasion d’un « chant syncopé » dans lequel la note est interrompue trois fois par la respiration. »

Je n’ose imaginer son Amarilli. Déjà que par Bartoli, c’est épouvantablement affecté… Mais je suis fort satisfait que vous en ayez tiré le meilleur. :)

Ce procédé est utilisé pour la plainte, mais aussi pour l’expression du saisissement par le froid, que ce soit dans Isis de Lully (chœur au début de l’acte III) ou King Arthur de Purcell. Il est à noter, d’ailleurs, surtout lorsqu’on connaît l’influence de l’opéra français sur Purcell, qu’Isis est antérieure de presque quinze ans…


« Elle est particulièrement émouvante dans le dernier air « Pieta Signore » d’A. Stradella, ses accents un peu neutres en début du concert prennent plus de couleurs et les notes tenues, souvent commencée par en-dessous, fascinent par l’intensité qu’elles dégagent. »

Br. :)


« Dans cette salle relativement petite par rapport aux grands vaisseaux dans lesquels la chanteuse se produit habituellement, sa forte énergie physique est bien plus perceptible, »

Vous êtes en train de confesser qu’elle a d’habitude une voix de la largeur d’ en tête d’épingle ou je rêve ? 8-)


« Je suis heureuse de retrouver Inger Södergren seule au clavier. Ces pièces de Grieg très imagées lui permettent de libérer beaucoup de poésie associée à une fantaisie que je n’aurais pas soupçonnée dans son monde intérieur qui m’apparaît plutôt sérieux. »

En tout cas, elle joue toujours avec beaucoup de liberté imagination, pour ce que j’en connais. :-)

Par charité romaine (ou chrétienne, je ne tiens à stigmatiser personne), je m’abstiendrai de rebondir sur les considérations du « bon goût » du récital de clôture d’émission, sous peine de vous gâcher irrémédiablement la bonne humeur de votre récréation.

Et je crois qu’il y a déjà suffisamment de mauvais esprit ci-dessus pour vous occuper décemment.

13. Le mercredi 5 décembre 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Bonjour David !
Désolée d'être si peu à "l'écoute" de CSS en ce moment et merci pour votre commentaire, il est vrai très "mauvais esprit" ;-). Je n'ai pas la décence de vous faire pousser plus avant -volontairement cette fois-ci- la chansonnette à texte d'après 1950, et j'ai l'indécence de ne pas relever vos pointes d'épingle ;-) !

14. Le mercredi 5 décembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Epingles mouchetées, j'espère, cela dit. :) Toujours difficile de réagir lorsqu'on n'a pas entendu. Et comme je ne suis toujours pas décidé pour la Meunière (la motivation, mais aussi le temps à cette période), ça pourrait durer...

Ah oui, je n'ai pas précisé ici que je n'avais trop su comment faire.

15. Le mercredi 5 décembre 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Vous pourrez vous faire une idée le dimanche 16 décembre à 12h sur France-Musique... Enfin, finalement je ne suis pas très sûre que c'est une bonne idée... il va peut-être falloir que je pense à prendre des cours de fleuret (mouchetés, cela va sans dire :-) )!
Et comment, pas de Meunière à la bordelaise ??? On vous l'apporte sur un plateau royal, dans le meilleur restaurant de la ville, et non, vous n'en voulez pas... Humm, que dois-je vous dire pour vous convaincre ? Que ma table est réservée depuis longtemps mais qu'elle est malheureusement trop petite pour que je vous y invite ;-) ? Si j'avais su...

16. Le mercredi 5 décembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Je le redis, je ne le sais pas encore. :)

Si elle nous faisait un programme comme Sandrine Piau, ou même simplement de mélodies françaises, j'en serais à coup sûr (enfin, si je feins de passer sous silence les questions de temps...).

Mais je me doute que vous saurez nous en rendre toute l'émotion - peut-être mieux même, comme souvent, que l'original. :-)

17. Le jeudi 6 décembre 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Oh, je refuse catégoriquement votre douteux compliment final ;-) !
Je ne sais évidemment pas comment je vais aborder cette seconde schöne Müllerin... pas si détaillée que la précédente pour arriver à avoir une vision plus large, voilà ce que je souhaite.
On verra, ou plutôt, on écoutera :-) !

18. Le jeudi 6 décembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Je vous assure que le compliment n'avait rien de douteux, il était indépendant de l'interprète. :)

19. Le lundi 28 janvier 2008 à , par Sylvie Eusèbe

Cher David, je vous souhaite une très bonne lecture ;-) !

Bordeaux, Grand Théâtre, samedi 26 janvier 2008, 20h.
Récital, Franz Schubert : Die schöne Müllerin D 795 (La Belle Meunière)
Nathalie Stutzmann : contralto ; Inger Södergren : piano

Ce matin du 26 janvier, dans le TGV qui m’emmène à Bordeaux, je suis entourée par une équipe de handballeuses. Elles parlent avec animation, les réflexions sur leurs professeurs sont drôles et bien senties. Pourtant, à peine ai-je lu les premiers vers de la « schöne Müllerin » que le monde extérieur n’existe plus et me voici immergée dans les poèmes de Müller.
C’est exactement ce qui se passe quelques heures plus tard dans le Grand Théâtre de Bordeaux. Devant une salle remplie de spectateurs de tous les âges (je remarque avec plaisir des enfants d’une dizaine d’années), Inger Södergren donne un vigoureux départ à ce cycle schubertien. Je n’ai même pas le temps d’avoir le trac pour les musiciennes qui d’ailleurs n’ont pas l’air de l’avoir : la fermeté du piano m’entraîne immédiatement avec l’eau du ruisseau, ou plutôt dans l’eau du ruisseau. Nathalie Stutzmann s’y lance à son tour avec une fougue qui éclabousse d’une joie juvénile, celle de l’apprenti meunier.

Pour la première fois lors d’un récital de N. Stutzmann et I. Södergren dans ce théâtre, des surtitres en Français sont projetés sur la toile peinte derrière les musiciennes. La traduction est due à André Tubeuf, tout comme d’ailleurs les notes de programme. J’apprécie vraiment cette initiative indispensable pour que tous puissent profiter pleinement non seulement du talent du compositeur et de son poète, mais aussi de celui des interprètes.

Contrairement au « Winterreise » ou au « Schwanengesang », je me demande d’une manière un peu instinctive comment la « schöne Müllerin » permet des interprétations différentes. Nous devinons très vite que cette histoire d’amour va mal finir et que Schubert soulignera d’une manière de plus en plus poignante les sentiments de l’amant malheureux. Alors comment les musiciennes de ce soir nous racontent-elles cette romance sans surprise, même si les poèmes de Müller offrent une admirable description des états d’âme changeants du meunier amoureux ?
C’est précisément de ces multiples états d’âme dont s’empare l’extraordinaire expressivité de Nathalie Stutzmann en nous montrant ses revirements avec une stupéfiante variété. La précision et la justesse de ses descriptions sont inscrites dans son chant et dans son attitude d’une manière tellement complémentaire qu’il est difficile de les séparer. Il est également très difficile de scinder le chant et le piano, leurs ondes se mélangent et frémissent d’une même voix.

Cependant, je détaille toujours avec autant de plaisir la voix de la contralto. Ses magnifiques intonations si personnelles sont un peu plus « classiques » que lors de son « Schwanengesang » ici même la saison passée, et cette retenue sied parfaitement à ce cycle de composition plus traditionnelle. Les pianissimi tenus s’entendent jusqu’au bout et donnent le vertige, les forte ne sont jamais poussés avec exagération, ils sonnent avec justesse et ne se détimbrent pas. Le vibrato est léger et j’avoue ne pas avoir fait beaucoup attention à son utilisation : c’est sans doute qu’elle était parfaite ! Je remarque les phrasés limpides entre lesquels l’ample respiration se fait naturellement et sans précipitation, la souplesse de la ligne musicale est admirable, l’aisance et la sécurité de la voix sont totales.

Ce qui m’enthousiasme particulièrement dans ce récital ce sont les variations d’ambiance et les contrastes que recèle chaque lied.
Le lied qui me parait le plus riche est « Tränenregen » - Pluie de larmes. Les musiciennes le débutent très calmement, le bonheur amoureux se perçoit ensuite, puis pointe l’inquiétude, et enfin la tristesse est vite masquée par l’interrogation, par l’espoir contenu dans le doute. Mais la fin prémonitoire est nettement dramatique, et le fameux « ade, ich geh nach Haus » est dit le sourcil levé, le regard jeté de haut en bas sur le meunier encore assis au bord du ruisseau. L’attitude et le ton sont un mélange de mépris, de dureté, d’agacement et de tristesse, très loin de l’« ade » espiègle de Genève l’été dernier. En l’espace de quelques minutes, j’ai ressenti l’étendue terrifiante et prodigieuse des sentiments humains !

Si les contrastes se manifestent à l’intérieur du lied, ils peuvent aussi être très nets entre les lieder. Par exemple, la fin de « Tränenregen » m’ayant laissée abattue et admirative, « Mein ! » (Mienne !) me secoue par sa joie proche de la frénésie : le meunier ne croyait plus à sa victoire, alors tout étonné, il masque son inquiétude sous une sûreté qu’il n’arrive finalement pas à ressentir.
Et si je prends encore un peu de recul et considère l’ensemble du cycle tel que je viens de l’écouter, je ressens l’évolution progressive qui nous mène du début radieux et insouciant à la fin dépassant le désespoir puisqu’elle trouve l’apaisement dans la mort.

Le dynamisme joyeux, la rapidité des tempi et la vivacité des premiers lieder font rapidement place à des mélodies plus recueillies. Déjà des moments de sérénité (« Danksagung an den Bach » - Merci au ruisseau) ou même de prière (« Der Neugierige » - Le Curieux) apparaissent. Des lieder aux sentiments nettement extériorisés (le véritable jeu d’actrice de N. Stutzmann dans « Am Feierabend » - A la veillée -, le lyrisme et l’énergie de « Ungeduld » -Impatience) alternent avec d’autres où l’expression est gracieuse (élégance et malice de « Des Müllers Blumen » - Les Fleurs du meunier). Après une « Pause » au piano méditatif, le reste de légèreté et d’insouciance disparaît à la fin de « Mit dem grünen Lautenbande » - Avec le ruban vert du luth -, le regard noir lancé au rival introduit « Der Jäger » - Le chasseur. Le staccato est superbe, les notes magnifiquement articulées de la pianiste répondent à la diction nette mais ni dure ni trop détachée de la chanteuse. La fin du lied tout à la fois chantée, criée et parlée est chargée de la colère qui anime d’une impressionnante tourmente le très contrasté « Eifersucht und Stolz » - Jalousie et fierté.
Ici à nouveau un contraste important avec le lied suivant : « Die liebe Farbe » - La couleur aimée - est sobre et recueillie, la note répétée au piano traduit d’abord l’immobilité puis l’obsession ; amère puis triste, la fin est très dramatique. Le visage aux yeux fermés de la contralto s’anime encore d’un pâle et douloureux sourire lorsque lentement revient le « mein Schatz » fatal, mais les larmes sont proches. La puissante émotion dégagée par ce lied plane sur un public qui ne respire plus, un long silence est nécessaire à la chanteuse avant de retarder encore un peu l’inexorable. Et en effet, dès « Trockne Blumen » - Fleurs séchées -, nous sommes replongés dans une douloureuse et merveilleuse apnée : le piano répète des accords de marche funèbre, les ultimes échos de la passion mourante résonnent.

Avec les deux derniers lieder de la « schöne Müllerin », les musiciennes atteignent à mon avis une intensité exceptionnelle. Nous sommes en-dehors des sensations habituelles, les sentiments qui nous baignent sont d’un autre monde que celui dans lequel nous évoluons couramment. Elles traduisent parfaitement cet enlèvement, ou cette élévation, grâce à une simplicité et une beauté sans affectation. Les sourires pleins de bonté aux roses épineuses et aux anges aux ailes coupés rendent « Der Müller und der Bach » - Le meunier et le ruisseau -, si tendre ! La fin est si douce que les yeux fermés et le visage sérieux mais reposé de la contralto annoncent « Des Baches Wiegenlied » - La berceuse du ruisseau. Beaucoup de générosité dans cette berceuse, le ruisseau protecteur et affectueux éloigne avec force mais sans haine les échos du cor de chasse et le souvenir de la meunière. Insensiblement, le chant se retire comme une mer qui emporte l’eau du ruisseau et son dormeur. La fascination exercée par ce dernier lied au balancement hypnotique (Gute Ruh, gute Ruh / Repose en paix, repose en paix) m’emmène hors de la conscience, dans cet état intermédiaire entre réalité et songe. Mais soudain, le lied est fini, le récital est fini. Derrière moi, un spectateur à la gorge serrée murmure pour lui seul un « bravo » ; immobile, N. Stutzmann est partie très loin. Inger Södergren et le public ému respectent son silence, nous profitons tous de ces quelques secondes pour reprendre pieds à la surface du quotidien.

Les applaudissements longtemps retenus éclatent avec d’autant plus de force, les musiciennes affermissent peu à peu leurs sourires et leurs « merci », un dernier rappel, et les voilà disparaissant ensemble dans l’ombre des coulisses.

Le lendemain, je me réveille comme je me suis endormie : avec la douce répétition de Gute Ruh dans la tête. Au petit déjeuner, je feuillette le journal Sud-Ouest Dimanche : pas un mot de la soirée d’hier alors que tous les résultats du handball féminin sont donnés.
Le retour dans le train est aussi animé que l’aller, des personnes parlent tout fort à leur voisin ou à leur téléphone portable et des enfants s’impatientent. Je me concentre, et comme la veille, les poèmes de Müller font revivre les souvenirs déjà presque oubliés de cet intervalle entre rêve et réalité que bien peu de musiciens me font apercevoir.
Je me sens plus riche qu’hier mais ne sais qu’en faire, et tout en me demandant comment cette brèche dans la perception a été possible, je pressens que je la retrouverai.

S. Eusèbe, 27 janvier 2008.



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David Le Marrec

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