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Goût parfait - le lied avec orchestre ?



Ecoutez bien jusqu'à l'accordéon final... Et encore, on vous a épargné la guitare électrique (sans saturation) de l'introduction.

Le projet est intéressant, mais pas sûr que ça fonctionne. A force de tout explorer, la sensation de bricolage guette.

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Par ailleurs, le retour en grâce des arrangements orchestraux de lieder a quelque chose d'un peu absurde par rapport à l'essence de ce genre :

  • soit une rencontre sans fard entre un texte et un compositeur, une badinage occasionnel ;
  • soit un laboratoire personnel d'innovations diverses.


L'arrangement pour orchestre permet certes de toucher un plus vaste public et de faire briller des chanteurs célèbres (particulièrement lorsque leur format est un peu lourd pour se plier aux nuances d'un concert avec piano solo). Cependant il fait perdre le relief du piano au profit d'une pâte nettement moins évocatrice, plus grandiloquente. Il y a alors comme une distorsion entre l'esprit de la composition et son arrangement. Et, pour moi en tout cas, ça fonctionne mal, même avec des orchestrations talentueuses dans le genre de Reger.

Il faut tout de même concéder que je rêve d'entendre Tristan pour dix musiciens, que je trouve le Crépuscule des Dieux meilleur en version piano / chant, que je raffole des petits formats dans les gros rôles dramatiques et que j'écoute les Symphonies de Bruckner pour deux pianos ou ensemble de chambre.
C'est peut-être un biais important dans mon ressenti ; néamoins il me semble que concernant le lied, sans condamner le moins du monde la transcription vu ce que l'on sait à présent, l'ajout d'un orchestre change vraiment quelque chose de sa nature profonde.


Le lied avec orchestre est d'ailleurs un genre au cahier des charges assez distinct, où la musicalité et la qualité des lignes l'emportent sur le sens. Tous ne sonnent pas bien au piano solo : les Berg sont plus saillants encore lorsque réduits, les Strauss sonnent bien même sans orchestre, mais les Schreker, alors qu'ils étaient eux aussi initialement conçus sans visée orchestrale, gagnent considérablement - peut-être parce que leur écriture vocale s'apparentait déjà beaucoup au genre du lied orchestral.
Cela va aussi de pair avec l'évolution du lied, d'abord romance presque populaire (Mozart à Beethoven), ensuite rapport privilégié entre un poète et un compositeur (Schubert à Wolf - si on est généreux), enfin lieu d'expérimentations radicales, ou en tout cas prétexte à un épanouissement musical pur. Les Frühe Lieder de Webern, par exemple, prévus pour piano et chant seulement, chefs-d'oeuvre absolus de l'histoire du lied, entretiennent finalement un rapport (relativement) lâche, malgré leur poésie intense, avec les textes mis en musique.

Disons donc que le lied et le lied orchestral sont tout de bon deux genres distincts ; ou alors que le lied change à nouveau de nature après 1900, comme il l'avait fait après 1800. Comme on voudra.

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Vous avez écouté :

Hans Zender, Die Winterreise - Eine komponierte Interpretation
(« Le Voyage d'Hiver - Une interprétation composée »)

Hans Peter Blochwitz et l'Ensemble Modern, dirigés par Hans Zender lui-même (ESM). Il existe une autre version commercialisée, avec Christoph Prégardien et le Klangforum Wien dirigés par Sylvain Cambreling (Kairos), qui me paraît moins réussie, aussi bien concernant le tranchant de la direction que la poésie de l'interprète.

Chef et compositeur très intéressants par ailleurs, à l'esthétique à la fois sèche et assez généreuse. Ses Lô-Shu contemplatifs, quelque part entre Webern et Takemitsu, sans être les oeuvres les plus originales du monde, méritent d'être entendus.


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Commentaires

1. Le samedi 19 septembre 2009 à , par Wolferl

C'est du second degré, non ? Le passage central, tout de même...

En tout cas, ça m'a fait beaucoup rire. :-D

2. Le samedi 19 septembre 2009 à , par Insula dulcamara :: site

Je partage entièrement votre goût pour les versions de chambre. Entendu il y a longtemps une version pour piano et orchestre de chambre du premier concerto de Chopin, qui devrait remplacer définitivement la version habituellement interprétée ! Les lourdeurs d'orchestration y disparaissaient comme par enchantement... Et la transcription par Webern, pour ensemble réduit, de la symphonie de chambre op. 9 de son maître Schoenberg est infiniment plus nerveuse, plus verte et plus sapide que l'original.

A part ça, parler "d'arrangement" au sujet du projet de Zender est peut-être inapproprié ; c'est une recréation, une parodie, un "filtrage" comme dirait Gérard Pesson.

Merci à vous de nous donner l'occasion de réentendre cette oeuvre infiniment singulière, et pour l'ensemble de votre blog toujours passionnant !

3. Le samedi 19 septembre 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour et merci à vous deux. :)

Du second degré, c'est peut-être beaucoup dire, mais disons que ça ne se prend pas totalement au sérieux. Il n'empêche que si l'accordéon entre bien dans l'atmosphère - sans forcément la grandir - le schprechgesang cabaretier de Lass irre Hunde heulen me paraît quand même un collage assez artificiel. C'est évidemment, comme le titre l'indique, une affaire de goût, donc éminemment subjective.

Concernant le Concerto Op.11, ça pose d'autres questions pour moi : la substance musicale de l'accompagnement reste très réduite, sous forme quasi-exclusive de pédales harmoniques... Donc le moelleux opaque ne me gêne pas ici, bien au contraire, sinon le piano joue à égalité avec... du pas grand'chose.
C'est surtout une question de lisibilité, en réalité. Et puis un instrumentiste (ou un chanteur par partie), cela permet une expression plus fine qu'à plusieurs, évidemment.

Enfin, concernant le mot pour l'oeuvre de Zender, ma foi, recréation, c'est effectivement le projet, mais ce n'est pas tout à fait ce que j'entends. La substance mélodique est intacte, et on redistribue, sous forme d'essais successifs, la matière musicale de façon très disparate. Pour moi, c'est plus de l'expérimentation amusante que de la création à proprement parler, dans la mesure où la qualité de l'oeuvre émane uniquement de Schubert, et que la réorganisation de son oeuvre n'apporte pas une cohérence nouvelle.

J'irai plus loin, de mon point de vue : l'ajout de bruitages contredit profondément la pensée musicale schubertienne, dont le figuralisme est toujours volontairement très stylisé, plus proche de l'évocation de la perception que de l'objet lui-même. Le grand cirque tout autour détourne totalement l'esprit du texte - comme croire, même de loin, à ce qui est dit ?

Schubert se prête il est vrai difficilement à l'arrangement, Berio s'y était déjà cassé les dents avec son patchwork de Dixième Symphonie, Rendering - disparate à l'extrême aussi, et qui m'avait profondément ennuyé en concert, mais c'était il y a déjà longtemps, donc peut-être que mon avis changerait aujourd'hui.

En revenant à ce Zender, en tout cas, plutôt plus déçu, parce que j'espérais quand même y trouver quelques pépites, et ça ne me révèle vraiment rien de vertigineux sur la partition ni sur ce très bon compositeur.

Mais l'avantage, c'est que ça fait réfléchir et que ça fait causer, c'est déjà pas mal !

4. Le samedi 19 septembre 2009 à , par lou :: site

Je ne connaissais pas cette oeuvre cachée de Kurt Weill, caché derrière un pseudonyme. Est-ce qu'il a remastérisé tous les lieder classiques (qui manquent souvent de pep) ?
On annonce - mais où l'ai-je lu ? - un remake de l'intégrale lyrique de Schubert par un orchestre de forêt Bidayuh composé de kiromboi. La mélodie y perdrait un peu, le climat dance y gagnerait beaucoup.

5. Le samedi 19 septembre 2009 à , par Insula dulcamara :: site

Je vous approuve sans réserve sur l'incompatibilité de Schubert avec "le moelleux opaque" des arrangements à la Reger...
La "version" de Zender m'a moi-même toujours un peu déconcerté. C'est précisément parce que la pensée musicale de Schubert y est, comme vous le dites, profondément contredite, que j'hésiterai à parler d'arrangement (comme chez Berio). Dans un esprit semblable, connaissez-vous le "Nebenstück" de Gérard Pesson, d'après Brahms ?
http://www.youtube.com/watch?v=OOCBm2pWoX4

6. Le samedi 19 septembre 2009 à , par Morloch :: site

Je suis assez d'accord avec tes commentaires, David, sur la nature de la musique de Schubert, une sorte de minimalisme, et la difficulté de l'adapter à des orchestrations plus étoffées.

Cela dit, contrairement à ce que sous-entend ton titre, je trouve qu'à défaut de fonctionner, cela reste de très bon goût, très lisible et qu'il me semble que cela se prend trop peu au sérieux pour en dire du mal. Mieux vaut cela qu'une orchestration post-straussienne étouffante à grands coups de couches de cordes.

Ce n'est pas désagréable, mais je n'en vois pas l'intérêt.

7. Le samedi 19 septembre 2009 à , par DavidLeMarrec

Lou :
Je ne connaissais pas cette oeuvre cachée de Kurt Weill, caché derrière un pseudonyme.

En effet. :-)

On annonce - mais où l'ai-je lu ? - un remake de l'intégrale lyrique de Schubert par un orchestre de forêt Bidayuh composé de kiromboi. La mélodie y perdrait un peu, le climat dance y gagnerait beaucoup.

Oh, tu sais, il existe bien une version mi-crooneuse mi-musique-concrète du Winterreise, sans parler des célèbres standards bachiques pour jazz band.

Dans l'autre sens c'est aussi très amusant, le disque Rifkin de concerti grossi sur des thèmes des Beatles, contemporain de leur plus grande popularité, est aussi un petit moment de bonheur.


Insula dulcamara :
Je vous approuve sans réserve sur l'incompatibilité de Schubert avec "le moelleux opaque" des arrangements à la Reger...

Oh, Reger, malgré ses habitudes discutables à l'orchestre, orchestrait avec pas mal de clarté le travail des autres. :-) Mais effectivement, lorsque ça ressemble aux Böcklin ou à la Suite romantique, il y a un petit souci.

La "version" de Zender m'a moi-même toujours un peu déconcerté. C'est précisément parce que la pensée musicale de Schubert y est, comme vous le dites, profondément contredite, que j'hésiterai à parler d'arrangement (comme chez Berio). Dans un esprit semblable, connaissez-vous le "Nebenstück" de Gérard Pesson, d'après Brahms ?

D'accord, je vois mieux le sens véritable de votre rectification. Oui, c'est bien vu. Je parlais d'arrangement parce que ça ne me semblait pas constituer une oeuvre autonome (pour Berio, si, cela dit) ; mais vu comme cela, c'est vrai que le résultat est d'une nature différente à l'extrême de l'original.

Concernant Pesson, j'aime beaucoup son travail en général et ici en particulier : toujours très joueur, et avec une bonne dose de poésie. En l'occurrence, c'est plutôt une réussite éclatante à mon avis. J'aime beaucoup la musique contemporaine sobre et malicieuse. Ca explique sans doute pour partie ma tendresse particulière pour Kurtág.


Morloch :
Cela dit, contrairement à ce que sous-entend ton titre, je trouve qu'à défaut de fonctionner, cela reste de très bon goût, très lisible et qu'il me semble que cela se prend trop peu au sérieux pour en dire du mal. Mieux vaut cela qu'une orchestration post-straussienne étouffante à grands coups de couches de cordes.

Ce n'est pas désagréable, mais je n'en vois pas l'intérêt.

C'est un peu aussi mon sentiment : c'est intéressant, mais je ne vois pas où ça mène ; sans doute à cause de ce manque de fil conducteur.

Mon titre - ce n'est jamais qu'un titre - était relié à deux choses précises :
- l'extrait en question (dont on peut vraiment questionner le bon goût, entre les bruitages, le sprechgesang soudain et l'instrumentation tape-à-l'oeil) ;
- le lied avec orchestre, qui est souvent un peu loin du texte, voire vaguement dégoulinant.

Mais à vrai dire, en essayant de réécouter le Winterreise de Zender, j'ai été frappé du nombre de facilités figuratives (l'éoliphone pour Die Wetterfahne, franchement...), qui sont pour cette musique à la limite de la vulgarité. On n'est pas dans Lully, quoi.

8. Le samedi 19 septembre 2009 à , par Papageno :: site

Je trouve le passage central de cette "interprétation", lorsque la percussion remplace brutalement les violons, assez amusant et réjouissant. Effectivement ça n'est pas toujours de très bon goût (la voix sur-amplifiée et réverbérée artificiellement entre 1min et 1min 10 par exemple).

9. Le samedi 19 septembre 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Oui, c'est amusant, mais ça ne me raconte rien. :-(

Je ne vois aucun rapport avec le texte, en fait (ok, les chiens font du tintamarre, mais pourquoi la voix le dit comme cela en revanche ?).

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