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Les (vrais) ruraux existent-ils encore ?


Je n'en suis pas sûr ; et le pire, c'est que c'est manifestement le cas depuis très longtemps.


Portion des lieux.


Petit citadin élevé pour partie dans la campagne profonde, je n'avais jamais ressenti aussi nettement, pour ainsi dire dans ma chair, le paradoxe rural.

En Ile-de-France, du fait de l'hyper-équipement en infrastructures et de la relative étroitesse du territoire, on peut se rendre à peu près n'importe où en transports en communs. Pas partout, mais quand même dans beaucoup plus de villes moyennes (voire petites) que dans les autres régions françaises.

La fantaisie m'a pris de vérifier s'il était possible de rallier les villes non desservies en marchant depuis une gare proche. Oui, sans difficulté dans bien des cas, ce qui réduit encore davantage l'étendue des zones inaccessibles.

En essayant un nouveau concept - à savoir marcher sans plan à travers les champs et la forêt, en voyant si une gare finissait par se présenter à distance raisonnable (et, ce qui est beau, sans aucune alternative prévue en cas d'échec) - j'ai été frappé de ce que j'ai vécu.

Les gens sont évidemment beaucoup plus disponibles au fond des bois en zone 5 que dans la ville pressée, où chacun doit compter ses secondes pour atteindre son transport, son rendez-vous, son travail, mais la réaction, peut-être prévisible, m'a étonné. Dans un habit qui n'était pas celui du promeneur, chargé seulement d'un dossier (rempli de fac-similés de vieux grimoires Grand Siècle), je remarquais des regards incrédules, comme si j'étais un queue-de-pie sur un chantier. Le plus confondant, venant de ces gens en balade dans la nature, était que, lorsque (concept oblige), je demandais la gare la plus proche, tous me regardaient avec stupéfaction, me demandaient si j'étais perdu, me disaient qu'il n'y avait "jamais de gare" en poursuivant dans cette direction, ou m'annonçaient des durées inaccessibles (tout à fait surestimées). Plus fort encore, j'ai introduit un brin de panique chez une dame charmante en voulant traverser un bras de forêt "dangereux" (50m de chemin carrossable sous des frondaisons un peu plus épaisses !).

Maintenant encore, je ne vois pas bien ce qu'il y a d'extraordinaire à marcher au milieu de nulle part, et de rentrer dans sa ville en gare. C'est même plus logique, en un sens, que de poser la voiture et de rebrousser chemin pour la récupérer, ce qui divise le pays vu par deux. Et pourtant, j'ai dû me rendre à l'évidence : pour un rural, marcher n'est pas un mode de déplacement. Un loisir, sûrement - encore que les parcs, le samedi après-midi, étaient complètement déserts (1 piéton croisé toutes les 20 minutes) -, mais pas un outil fonctionnel.

Et cela fait sens : on voit bien que la voiture est indispensable pour les grandes distances et le ravitaillement, et il est vrai que la marche est beaucoup plus facile pour un citadin, qui peut aller faire des courses à pied et prendre un bus pour rentrer sans pénibilité. Dans la campagne, les distances sont telles que la marche n'est pas rentable, sauf à avoir beaucoup de loisir et d'énergie devant soi. Et quel intérêt y aurait-il à parcourir toujours le même segment, en perdant du temps à chaque fois ?

J'ai la sensation, après toutes ces années de vie mixte entre métropole dense et campagne paumée, de découvrir l'eau tiède. Sans doute parce que, n'ayant jamais travaillé en milieu rural, j'ai toujours inclus dans mon emploi du temps le parcours à pied des chemins et des champs. On se rend mieux compte, aussi, en traversant ces lieux complètement isolés, de l'importance capitale de la télévision dans le rapport au monde, à l'information, à la culture - contrairement aux grandes villes où les journaux gratuits, les magazines institutionnels, les spectacles, les manifestations culturelles sont ouverts au plus grand nombre.

Ce n'est pas que ce soit intéressant, mais sentir un paradigme de vie à ce point étranger au sien, au sein de son propre pays, de sa propre région, et d'un mode de vie qu'on a autrefois pratiqué... impose une sorte de dévoilement qui suscite une émotion singulière, dont je voulais faire état.

Peut-être est-ce aussi qu'emprisonné dans le bétonnage à étages et la nature chiche des enclos domestiqués, j'ai cru pleurer de bonheur en entendant le vent d'orage faire bruisser avec pesanteur les peupliers inclinés.


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Commentaires

1. Le vendredi 12 juillet 2013 à , par Papageno :: site

"Les vrais paradis sont ceux qu'on a perdus" (Proust)

2. Le dimanche 14 juillet 2013 à , par David Le Marrec

D'où l'impression d'être souvent en purgatoire.


Mais c'est aussi ce qui fait le charme de notre monde...

The world was all before them, where to choose
Their place of rest, and Providence their guide:
They, hand in hand, with wandering steps and slow,
Through Eden took their solitary way.

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David Le Marrec


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