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Le grand jeu de l'été


A imprimer et à emporter sur la plage partout avec vous.

(Afin de ne pas troubler les autres participants, les réponses sont à donner ou demander par courriel à davidlemarrec chez online point fr. Tout autre commentaire bienvenu.)

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Par un hasard que je ne m'explique pas bien, je me retrouvai cet après-midi devant une église inconnue – sa façade de belle prestance mêlait les courbes du baroque français le plus épuré à la rectitude de l'époque classique. L'intérieur aussi faisait montre d'une belle séduction, un espace intime voûté en berceau, sans véritable transept. En soubassement des tribunes se devinaient des bas-côtés sombres, sortes d'accrocs mornes à la doucette lumière qui s'échappait des ouvertures en fourreau de l'abside.

Il me plut à cheminer à travers cet espace hospitalier, accordant mon rythme à l'écho de mes pas.

Dans l'allée principale de la nef, entre les bancs en doublette, je m'égarai avec ivresse, grisé par les senteurs de benjoin et les restes d'humidité que n'avait pas chassé l'été, et dont la positive alliance ramenait des souvenirs de régals d'enfance.

Je me remémorais des jeux dont l'innocence n'est pas si certaine, et où l'imagination, sous couvert de la jeunesse, s'autorise à bombarder au son du clairon des ennemis de fantaisie, et prépare déjà à la nécessité de la violence.

En proie à ce tourbillon d'émotions, étrange mixture où la culpabilité de pensées qui ne sont pas les nôtres se mêle à la révolte et à la nostalgie, j'étais arrivé au delà de la barrière qui garde l'autel. Je serrais encore avec émoi mon bouquin corné, pétrifié comme le promeneur qui vient d'apercevoir un serpent. Dans ce lieu apaisant et comme familier, mon cœur battait pourtant la chamade, et soudain, avec l'acuité d'un chalumeau qui passe sur un doigt, je sentis l'odeur de moisi et de salpêtre scandaliser mes narines ; l'enchantement céleste de ce lieu faussement familier s'était dissipé, m'abandonnant à un trouble trop visible. Une impression fugitive avait produit une mutation profonde de tout ce qui m'entourait ; et au milieu de mon désarroi, un bourdon alourdissait l'air de son volettement obsédant.

Encore tremblant de ma désillusion, presque terrassé par la soudaineté de mon vertige, je m'adossai à l'un des étranges atlantes qui s'arc-boutaient sous les voûtes. Pas une voix humaine ne s'élevait, et pourtant je restai quelque temps dans la même position, tapi, posté dans la semi-obscurité où le jour déclinant avait plongé mon pilier.

Je finis par m'arracher à la panique qui m'avait poursuivi jusqu'ici en violant la protection du sanctuaire. Dans la pénombre du bas-côté, je m'approchai d'une chapelle, où quelques pauvres chaises basses dépaillées étaient tournées vers un tableau, dont l'éclat tranchait avec le caractère mesuré, modeste et pour tout dire fané de l'ensemble de l'édifice.

Une sainte Cécile, ou plutôt une Calliope, le visage déformé par une expression exaltée, le sein par endroit découvert, poursuivait un récit édifiant, impassible au milieu d'une horde de satyres moqueurs, les uns dévorant la sainte de regards d'une évidente concupiscence, les autres prêts à siffler grossièrement, les doigts enfourchés dans leur immense bouche. Sur d'autres encore, mal camouflés dans les taillis, je ne m'attarderai pas.

Au premier plan débordait une foule d'objets allégoriques, jetés sur la végétation comme si le peintre n'avait pas eu le temps de les confier aux personnages de son tableau ; de taille et de caractère bizarrement hétéroclites, s'empilaient pêle-mêle manches de bêches, instruments anachroniques, bandeaux à tresser, casques à corne, sylvestres chausses et brodequins d'hermine. Plus loin, les restes d'un salon de dames égaré en pleine forêt, avec feuilles de thé, orbes étoilés et tasses bleues et blanches, à la manière des chinoiseries.

Honte des saints, bal des bois pour faunes, ce tableau bizarrement profane m'évoquait les scènes des Enfers où l'on voit le trône de Pluton et la tribune de Rhadamanthe qui ornent l'entrée de Saint-André.

Ce corps de chamois mort, aux pieds de la sainte, surtout m'intriguait. Combien de temps suis-je resté là ? Je ne saurais le dire.

Encore hors de moi-même, je me dirigeai sans vraiment l'avoir décidé vers le fond de l'église et tirai la porte ; quoique encore de nuit, les éclats de voix des pétanqueurs en triplette et les chansons lestes des étudiants buvant à tire-larigot me frappèrent au visage – pas comme les effluves malsaines d'un souterrain menaçant, mais plutôt comme l'air chaud qui surprend celui qui quitte la grotte.

Désormais tout ce que j'avais vécu me revenait déformé et en sourdine, et c'est pris de vertiges que je retrouvai mon chemin.

Je ne suis même plus sûr d'avoir entendu de la musique dans cette église.


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Il y en en a 47. Bonne chasse !

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Mise à jour du 27 août 2013 : solutions.


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Commentaires

1. Le samedi 20 juillet 2013 à , par Thomas Savary :: site

Déformation professionnelle toujours, je pensai d’abord à des erreurs volontaires. N’en ayant trouvé que cinq ou six en première lecture, je fus saisi d’un doute affreux: devais-je envisager une reconversion? Et lux facta! Que je suis lent à la détente! (Non, il n’y en a pas dans ce commentaire. Si je suis nul à ce jeu-là, comme à tous, je puis vous envoyer mon corrigé :-)

2. Le samedi 20 juillet 2013 à , par DavidLeMarrec

Je crois que l'essentiel de l'amusement tient de toute façon dans la découverte autonome de la consigne.

Il y en a quand même quelques-uns un peu plus retors à trouver.

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