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lundi 22 juin 2015

[Carnet d'écoutes n°79] – Jean Sibelius contre les russes, Blandine Staskiewicz contre les vents, Kirill Petrenko contre les vieux


Kirill Petrenko célébré

Après s'être retirés, discrètement cette fois, les Philharmonistes de Berlin ont choisi Kirill Petrenko comme prochain directeur musical, à partir de 2018. La fin de l'ère des chefs à vie. Tout le monde en a parlé, et je ne comptais pas en rajouter inutilement, mais je suis à la fois surpris et très intéressé – donc je cause.

Comme déjà signalé à plusieurs reprises, le Philharmonique de Berlin n'est pas du tout l'orchestre qui m'intéresse le plus, même pas à Berlin, où le DSO Berlin (ex-RIAS) et la Radio (ex-Radio-Est) me fascinent infiniment plus, aussi bien par leurs qualités propres (grain, couleurs) que par leur répertoire (plus aventureux, bien que Berlin ait beaucoup exploré sous Abbado et Rattle) ou leurs chefs permanents.

Mais la nomination de Petrenko m'étonne, et pas seulement parce qu'il est jeune, a surtout dirigé du répertoire lyrique (voilà qui va radicalement changer, pour une proportion facilement inverse !) et avait plus ou moins laissé entendre qu'il n'était pas particulièrement intéressé : c'est la première fois, au moins depuis la mort de Furtwängler (on trouve mille trucs sur sa vie au temps des nazis, mais les infos sont beaucoup plus rares sur ses débuts… je n'ai pas pris le temps de chercher) que leur choix se porte sur le meilleur musicien ! Karajan, Abbado et Rattle n'étaient vraiment pas les meilleurs chefs de leur temps à la date où ils ont pris les commandes – ils se sont bonifiés, il est vrai, et sans doute d'autant plus grâce au long partenariat avec des musiciens de niveau extraordinaire. Mais Abbado au début des années 90 et Rattle au début des années 2000 étaient tout sauf des dieux incontestables de la baguette. Karajan avait un potentiel plus perceptible, mais son style idiosyncrasique ne s'est affirmé qu'une fois en poste définitif.

Les Berliner ont une clause de compétence universelle : ils choisissent les candidats, qui n'ont pas leur mot à dire. La seule chose qu'ils puissent faire, c'est accepter ou refuser. Il n'y a pas de candidatures officielles comme aux postes habituels de directeur musical. Cela explique assez largement les spéculations un peu nébuleuses qui ont afflué, et aussi la fuite sur Andris Nelsons, annoncé vainqueur avant la fin du scrutin lors de la dernière réunion, et qui a manifestement bel et bien été choisi avant de décliner (certains musiciens s'étant un peu trop tôt précipités sur les réseaux pour annoncer la victoire de leur chouchou).

Vu le style cursif et peu intrusif de Petrenko, je le voyais mener une carrière discrète de kapellmeister tournant avec des orchestres de région, façon Klaus Weise, Max Pommer, Günter Neuhold ou George Cleve (des modèles absolus pour moi : cursifs et animés, qui vont droit à la musique et au drame), tandis que son homonyme Vasily semblait capter toute la lumière (alors qu'il me paraît infiniment moins intéressant). Notamment en matière discographique, où Kirill n'a quasiment rien laissé.
Je l'avais entendu pour la première fois dans son Dalibor de 2004 avec la Radio de Vienne, où son élan, la simplicité de son trait, la clarté de ses plans, mais aussi la beauté lyrique de ses phrasés m'avaient beaucoup séduit. Pour le Ring à Bayreuth, tout récemment, on entendait les mêmes qualités de lyrisme lumineux qui n'occulte surtout pas les plans internes et la logique formelle. De ce fait, il y a peu à redouter de sa conversion dans le répertoire symphonique, vers lequel, vu ses qualités proprement musicales, il ne pouvait qu'être tenté, au moins pour une partie de sa carrière, de se diriger.

À ses qualités propres, il faut ajouter, du côté du répertoire, des habitudes assez rassurantes : lorsqu'il est venu diriger Berlin, il a joué une très généreuse Deuxième Symphonie d'Elgar (voir les extraits en vidéo et même, en 2012, deux Rudi Stephan dans le même concert (autre vidéo) ! Voilà qui augure grandement de la poursuite de l'exploration d'un vaste répertoire, en particulier les mouvements « décadents » germaniques et mitteleuropéens, favorisée par Rattle.

Pour toutes ces raisons, j'ai beau ne pas placer du tout les Berliner Philharmoniker dans mes orchestres chouchous, je risque d'être assez attentif à ce qui s'y passera dans les prochaines années.

Et celui-là, on ne peut vraiment pas dire qu'il ait été choisi pour l'image !

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Les Scènes Historiques de Sibelius

Plutôt bien servies au disque (Barbirolli, N. Järvi, Berglund, Bostock, Rasilainen, Inkinen, Gibson…), mais assez peu célèbres, étrangement.

Ces pièces sont écrites en 1899 à l'occasion d'une sorte de célébration nationaliste au profit du Fond de Pension de la Presse, alors que la tutelle russe tendait à museler ou fermer les journaux. Parmi la musique « de scène » écrite pour le spectacle, Sibelius en tire une première Suite de trois pièces en 1911 puis, en 1916, une seconde, réutilisant les matériaux originaux avec une certaine liberté. À part est publiée la seule pièce à être restée célèbre, Finlandia, qui est à mon avis d'assez loin la moins raffinée des sept.


Car le langage qu'on entend, certes direct et évocateur, mais avec une assez grande variété, se mesure à la subtilité non pas des poèmes symphoniques, mais des symphonies elles-mêmes – on y retrouve beaucoup de traits d'harmonie, d'orchestration, de traitements motiviques très proches des symphonies 1, 2, 3 et 5.

Réellement à entendre. La version Rasilainen avec la Radio Norvégienne est bien sûr d'une aération et d'une coloration formidables, un premier choix, mais Pietari Inkinen et le Symphonique de Nouvelle-Zélande, en écoute ci-dessus, demeurent comme d'habitude une très belle référence.

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Blandine Staskiewicz seria

Bien qu'écoutant assez peu de récitals, a fortiori de seria, impossible de passer à côté du disque de Blandine Staskiewicz, immortelle Aréthuse (Proserpine de Lully), Callirhoé (Destouches), Sémélé (Marais), Ottone (Griselda de Vivaldi) Lucette (Cendrillon de Massenet), l'une des plus grandes déclamatrices de notre temps…

[Si bien qu'on aurait davantage aimé un récital de grands récitatifs du XVIIe au XXe, un peu à la façon des Tragédiennes de Gens-Rousset, mais c'était sans doute un peu trop demander pour un disque qui a dû être financé par crowdfunding !]

Et le résultat est impressionnant.


Le programme en lui-même, malgré son principe intéressant (étudier la tempête dans le seria), aboutit finalement à une collection assez dépareillée d'airs dont le rapport est parfois assez lâche avec le sujet (ainsi l'architube Ombra mai fu, qui ne fait qu'une allusion dans son récitatif liminaire aux orages auxquels le platane a résisté… mais d'autres plus rares ne sont pas toujours plus pertinents). Si bien qu'alors qu'on pourrait attendre une collection proprement fulgurante, on se retrouve face à un récital traditionnel, qui a plutôt le mérite inverse, celui d'être très varié en caractère – et c'est plutôt un atout, surtout pour un genre aussi homogène de l'opera seria.

La sensation vient plutôt des interprètes : la voix de Staskiewicz, légèrement nonchalante autrefois, a gagné en tonicité tout en conservant son timbre pharyngé très expressif (qui évoque une couleur très personnelle de voix parlée – alors qu'elle parle ne parle pas avec ce timbre-là) qui fait tout son charme. L'agilité est devenue très impressionnante, les trilles sont parmi les plus beaux qu'on puisse entendre actuellement (pas faits en vibrato, assez nettement articulés à timbre homogène), le passage, souvent criaillant chez les concurrentes (très audible dans Agitata da due venti où Bartoli et Cangemi tendent à « aboyer » leurs notes-charnières), est ici remarquablement lissé.
Plus important et plus difficile, on admire la souplesse du déhanché et de l'expression (qui en doutait ?), le tout couronné par des diminutions très différentes de la première énonciation du thème (loin des changements cosmétiques qu'on entend d'ordinaire), et d'une beauté mélodique (chose plus rare encore) au moins égale à la partie écrite par le compositeur.

Par ailleurs, parmi les airs moins célèbres, superbe Porpora agité (« Spesso di nubi cinto » dans Carlo il Calvo), superbe Vivaldi suspendu (« Sovente il sole » dans Andromeda liberata).

Je voyais mal l'intérêt, dans un récital discographique où la chanteuse n'a pas besoin de se reproser, d'introduire l'Ouverture d'Agrippina, mais je dois avouer qu'elle offre, surtout jouée avec ce grain chambriste mais non sans rondeur, une respiration enchanteresse au sein d'un programme intense (où elle s'intègre avec grande évidence).

Cela fait beaucoup de vertus pour un récital de seria, au delà de la simple jubilation glottologique : non seulement l'exécution en est immaculée et l'incarnation expressive, mais les variations des da capo sont soignés et inspirés comme (très) rarement.

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À bientôt pour de nouvelles aventures – pour tous ceux qui ne craignent ni les Russes, ni la Glotte.

David Le Marrec

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