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Star Wars à l'épreuve du concert / La grande table des leitmotive de John Williams


Les fidèles de longue date de CSS connaissent l'intérêt porté ici à la musique de Star Wars.

Je profite donc du cycle de ciné-concerts consacrés au cycle (épisodes IV à VII), joués à la Philharmonie de Paris par l'ONDIF, l'orchestre permanent le plus passionné que je connaisse, toujours à fond et sourire aux lèvres, quel que soit le répertoire, et quel que soit le prestige de la salle (beaucoup de dates dans les villes moyennes d'Île-de-France). Je trouve ça d'autant plus admirable que, contrairement aux orchestres les plus prestigieux, ils n'ont pas d'enjeu de presse : les publics de Saint-Quentin, Créteil ou Montereau n'ont pas sur place une offre alternative en matière d'orchestre, et ces soirées ne sont pas couvertes par la presse, si bien qu'il pourraient jouer à l'économie sans en être réprimandés. Et pourtant, personne ne joue avec le même zèle, j'en suis à chaque fois surpris.

Cette fois-ci, c'est donc l'occasion d'entendre, enfin, la musique intégrale de ces bijoux, pas juste des segments juxtaposés en Suite : souvent, ces parties sous les dialogues ou les batailles sont à peine audibles. Et donc, si l'on perçoit distinctement ce que John Williams emprunte à Richard Strauss, Holst ou Stravinski, on n'entend en revanche pas tout le détail du traitement wagnérien de ses véritables leitmotive, ni précisément ce qui se passe dans les atmosphères davantage Bartók et Prokofiev des batailles interstellaires.



Pourquoi cette notule ?  Le musicologue Frank Lehman, de la Tufts University (Massachussetts), a réalisé et mis à disposition une grille contenant tous les leitmotive qu'il a pu trouver, la mettant à jour à chaque nouvel épisode : voici donc son remarquable travail incluant jusqu'à l'épisode VIII (de nouveaux motifs arrivent, d'anciens se renouvellent). [Si jamais le lien officiel que j'ai donné venait à ne plus fonctionner, en voici le double hébergé sur mon serveur.)

Je ne reviens pas de ne jamais en avoir entendu parler, Google me l'a révélé alors que je voulais réviser certains motifs moins évidents (les robots par exemple), je partage donc l'information. D'autant que ce PDF a le double avantage de présenter la partition pour la précision du propos (comme dans les tables de leitmotive wagnériens) et d'insérer des liens vers les instants exacts concernés, sur YouTube, un exemple par épisode concerné !  Ce qui le rend accessible à tous.

kozena_vader
Not so proud now, sith-chancellor Palpatine, Macehaher is here !

Rien qu'en les survolant, on peut aussi apercevoir les parentés (Williams crée une atmosphère absolument singulière, qu'il ne réutilise dans aucun de ses films, mais c'est à base de langages préexistants, il n'invente rien et emprunte beaucoup), parfois frappantes, des motifs avec les grandes figures du passé.

Ils ont en commun d'être très simples, aisément superposables, renversables, transformables, souvent un peu parents ou fusionnables, ce qui ouvre la voie à énormément de possibles, comme les motifs écrits par Wagner dans L'Or du Rhin et La Walkyrie :

╩ les motifs de Luke et de la Force, aisément superposables, doivent beaucoup à celui de Siegfried ;
╩ celui des soldats de l'Empire, sur cet ostinato trépidant, doit tout, évidemment à Mars de Holst ;
╩ le motif de l'apparition des vaisseaux et stations astrales impériales proposent un effet de sidération à la façon du début d'Elektra (l'harmonie aussi est assez proko-straussienne) ;
╩ les fusées élusives de Jabba sont typiquement straussiennes (on en trouve des tas aussi bien dans les poèmes symphoniques que dans des opéras aussi opposés qu'Hélène l'Égyptienne et Arabella…), dans une logique du motif bavard que Wagner inaugure dans le Crépuscule des Dieux ;
╩ le glissement grave des tierces de Palpatine est sans doute inspiré des lents portamenti (surlié, port-de-voix) de Fafner ;
╩ la marche des Ewoks doit bien davantage aux surprises de Prokofiev (la marche dégingandée de L'Amour des Trois Oranges, bien sûr)…

Mais ce manuel précis doit permettre de tisser, rien qu'à la lecture, bien d'autres liens, entre l'image, le texte et la musique, entre les motifs eux-mêmes, entre les épisodes… J'ai hâte de me plonger ainsi plus aisément dans la musique des épisodes plus récents.



Depuis 2011 se sont empilées quelques autres notules autour de la musique des Star Wars :

☼ des compositions dérivées des originaux pour deux pianos (de la vraie grande musique) par le duo Anderson & Roe, les meilleurs spécialistes de l'Univers pour les compositions-arrangements ;
☼ des pot-pourris pour piano (et en costumes) diversement virtuoses et complets (suites étendues, mise en scène des personnages, grande pièce de concert néo-lisztienne, etc.) ;
les meilleures versions des Suites symphoniques (dans leurs versions très étendues, incluant les nouveaux thèmes) ;
☼ des rêveries autour du potentiel à l'opéra d'un tel sujet, du renouvellement possible du genre vers une direction sensiblement différente de l'opéra-d'artiste (où l'on raconte dans un langage sonore difficile la vie sans intérêt d'un poète, compositeur ou peintre) ;
☼ des recommandations vers des arrangements irrésistibles, comme cet arrangement choral de Moosebutter qui a fait les beaux jours des bis des chœurs universitaires américains, impossible d'y résister ;
☼ et bien sûr des rapprochements inopinés inspirés de Pelléas – comment y échapper ?

Pour information, les BOs qui n'existent pas sous leur forme intégrale dans le commerce (comme celles des épisodes I-II-III) existent sur Internet en cherchant un peu, agencées et mises à disposition par des fans.

Bons concerts aux franciliens, bons revisionnages / réécoutes aux autres !


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Commentaires

1. Le samedi 5 janvier 2019 à , par Diablotin :: site

Je ne connais rien à Star Wars, mais je suis avec beaucoup de curorisités les notules que tu y consacres : c'est toujours passionnant !
De même, je ne connais pas l'ONDIF, étant assez éloigné de cette contrée, mais si tu veux écouter, dans un répertoire finalement très similaire, un orchestre vraiment formidable d'enthousiasme sous la férule d'un chef bienveillant, rassurant et remarquable de précision, je te recommande sans plus tarder d'aller voir ça : https://www.youtube.com/watch?v=be7uEyyNIT4
Ça existe en CD/SACD dans une prise de son magnifique et c'est l'une des meilleures versions de cette oeuvre !

2. Le dimanche 6 janvier 2019 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Diablotin !

Je suis ravi d'attirer ton intérêt là-dessus. Star Wars mérite vraiment, d'un point de vue purement musical, qu'on se penche dessus, c'est à mon sens une partition majeure du XXe siècle, et après l'avoir écoutée en salle en entier, je trouve la comparaison avec le Ring encore plus évidente – la construction et la superposition des motifs est vraiment similaire, le tout dans un langage sonore qui évoque davantage Richard Strauss pour les mélodies et l'harmonie, Holst pour le rythme, Mahler pour l'orchestration.

Effectivement, en survolant cette version, ce semble très engagé en effet – dans ce genre, je suis assez fan de l'orchestre des Lauréats du CNSM (des anciens de la maison payés pour les sessions de la classe de direction d'orchestre, vraiment d'un engagement extraordinaire, on sent palpablement leur ivresse de jouer pour la première fois ces chefs-d'œuvre). Mais dans les deux cas, il n'existe pas beaucoup d'enregistrements officiels, juste quelques vidéos (sur le site du Conservatoire, mais pour l'ONDIF, ce doit être encore plus rare, hélas).

3. Le mardi 8 janvier 2019 à , par antoine

David, j'ai un peu de mal à comprendre votre enthousiasme pour cette musique que je trouve finalement peu inspirée, beaucoup moins que les concerti pour violoncelle et cor d'Atterberg sous la direction de l'excellent Rasilainen en ce moment même dans mon lecteur de cd.

4. Le mercredi 9 janvier 2019 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Antoine !

Ce disque de concertos est une merveille, et vous ne me verrez pas faire la fine bouche sur un disque Atterberg ; chez CPO ; avec Hanovre ; et Rasilainen… !

Mais il est dommage que vous manquiez les raffinements de cette musique. Il faut les écouter en dehors des films, où elles sont largement couvertes, dans leurs moments les plus complexes, par les dialogues et bruitages. Le ciné-concert est quasiment le seul moment où l'on peut pleinement le faire (et encore, le film faisait un peu trop de bruit à mon gré), les BO avec le LSO étant médiocrement captées, mais ça permet tout de même d'accéder à certains très beaux détails, d'une logique tout à fait wagnérienne.
Je pressens cela dit la réticence de principe, et je ne chercherai pas à insister… vous risquez seulement voir reparaître quelques notules, considérant la série leitmotive que je projette, et dans laquelle il me sera impossible de ne pas inclure Star Wars…

5. Le jeudi 10 janvier 2019 à , par antoine

Peut-être mais les quelques fois où je l'ai entendue, je l'ai trouvée un tantinet pompier aux effets vulgaires et pour tout dire destinée aux oreilles jaunes. Mais, promis, je ferai un effort la prochaine fois...

6. Le jeudi 10 janvier 2019 à , par DavidLeMarrec

La vulgarité, c'est forcément subjectif – pour certains ce sont les ploum-ploums et doublures donizettiens, pour d'autres les surenchères strausiennes, ou le lyrisme puccinien, ou encore les gros unissons cuivrés brucknériens – ; moi j'y entends de l'épique bien fait (la rythmique, l'orchestration et l'harmonie sont quand même à un niveau trop sophistiqué pour que je ressente la vulgarité, mais encore une fois, je ne sais pas trop quelle musique je qualifierais de vulgaire, alors…).

En revanche, la facilité, vraiment pas… J'y consacrerai sans doute plusieurs notules autour de l'usage des leitmotive et des modulations, vous pourrez en juger.
Mais je comprends bien que si on n'a pas aimé les films et qu'on n'a pas prêté une attention particulière à la musique, ça puisse paraître de la musique d'ambiance, un peu comme lorsqu'on a quelques secondes de l'Ouverture du Vaisseau fantôme, de la Marche funèbre de Siegfried ou du Prélude du III de Lohengrin (en outre vraiment moins finement orchestrés) en fond de tel ou tel fil. En écoutant l'allegretto de la Septième de Beethoven ramassé sur une minute pendant une scène d'action, qui se rendrait compte de la portée immense de cette symphonie ?

Il y a donc une possibilité qu'une écoute isolée vous convainque davantage. (Plutôt la musique intégrale que les Suites qui, comme chez Wagner, concentrent les moments les plus typés / mélodiques / pompiers, de la très bonne musique mais qui ne justifierait complètement pas mes dithyrambes. :) )

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