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Premier quart de l'année : les 25 nouveautés qu'il faut essayer



Nous arrivons au premier quart de l'année, l'occasion d'un petit point sur les 25 nouveautés les plus marquantes de la période. Pour mémoire, ma première sélection (impossible de tout relever !) figure là, puis vous trouverez un premier filtrage avec les disques que j'ai pu écouter (si jamais vous avez des questions sur tel ou tel, je peux en parler), et ci-dessus voici donc ma sélection 2024. Pas d'équilibre entre les sections, j'ai simplement mis de côté au fil des semaines les disques auxquels j'aurai vraiment besoin de revenir pour mon plaisir dans les prochaines années.

(Pour mémoire, les coups des cœur nouveautés du dernier trimestre 2023 restent disponibles.)



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A. Opéra & scénique

Jacquet de La Guerre – Céphale & Procris – A Nocte Temporis, Mechelen (Château de Versailles Spectacles).
Une tragédie en musique parmi les plus réussies de l'ère post-LULLYste, très intense dramatiquement (avec une fin vraiment sombre), et d'une grande richesse musicale. Je n'ai pas encore écouté le disque, mais il a été enregistré au moment des représentations auxquelles j'assistais, très convaincants, orchestre particulièrement frémissant et coloré, et solistes impressionnants (Cachet, Mauillon !).

¶ album : Haendel – « Finest arias for base voice, vol. 1 » – Purves, Arcangelo, J. Cohen (Hyperion 2012)
Quelques disques n'ont paru en flux que très tardivement, et apparaissent donc comme nouveautés chez les distributeurs. Je n'ai pas inclus celles de Château de Versailles Spectacles (dont j'ai déjà sélectionné plusieurs belles nouveautés), mais j'ai tout de même cité 5 disques dans ma liste (dont 3 Hyperion) plus anciens que 2024, car ils n'étaient jusqu'ici disponibles qu'en support physique et, pour les abonnés des plates-formes de flux, constituent donc une nouvelle parution. Ou, pour deux d'entre eux, étaient présents mais trop confidentiellement annoncés, je ne les ai vus qu'avec retard et trouverais bien triste de ne pas en faire état pour des raisons aussi médiocrement contingentes.
Voix exceptionnelle (aussi bien dans Haendel que dans Verdi !), dans des airs particulièrement savoureux, des sommets de Haendel que j'ai rarement entendus chantés avec autant de virtuosité, de chaleur et d'éloquence !  Le volume 2, paru en 2018, m'a moins intéressé – airs comme interprétation.

Mlle Duval – Les Génies – Il Caravaggio, Delaforge (Château de Versailles Spectacles)
Dans l'esprit du Destin du Nouveau Siècle de Campra, ballet allégorique où le compositeur montre tout son savoir-faire, cet autre opéra-ballet, par l'énigmatique Mademoiselle Duval (dont on sait fort peu de chose), joue de toutes les possibilités musicales offertes par un format peu soumis à l'intrigue. Tout y est délicieux, dans un goût galant qui n'est pas encore tout à fait du Rameau, conserve l'armature hiératique et héroïque de l'écriture post-LULLYste, et culmine dans ces coloratures furieuses de Zoroastre accompagné de chœurs, en plusieurs occasions.

album : « In the Shadows » – Spyres, Les Talens Lyriques, Rousset (Erato-Warner)
Michael Spyres, non content de parcourir le répertoire le plus élargi de sa génération – en tout cas pour les rôles de ténor très exposés vocalement –, et de conserver sa voix en éclatante santé (elle a énormément évolué, mais ne s'est pas du tout abîmée), propose un nouveau récital ambitieux passionnant : parcourir en quelques airs (très marquants), plutôt rares (et certains même très rares, comme ceux d'Agnes von Hohenstaufen ou Hans Heiling), la distance qui sépare la fin du XVIIIe siècle français jusqu'aux débuts de Wagner.
Des airs héroïques, aux sujets bibliques, historiques, fantastiques, des contes aussi… qui montrent l'étendue du répertoire du premier XIXe siècle (italien, français, allemand), mais aussi les points communs dans la pensée récitative et déclamatoire.
Les Talens Lyriques merveilleux d'articulation, de couleurs, ravivent absolument ce répertoire comme ils l'ont fait pour La Vestale ou les Tragédienne II & III avec Véronique Gens.

Mendelssohn – Athalie – Das Neue Orchester, Spering (Capriccio 2010)
Musique de scène déjà particulièrement intéressante en soi, mais servie ici avec la vivacité de geste et de coloris récurrente chez Spering, tout paraît immédiatement plus dramatique, et la musique révèle des qualités insoupçonnées, du grand Mendelssohn qui sommeillait avant qu'on lui rende ses couleurs !

Borgstrøm – Fiskeren / Der Fischer – Opéra d'Oslo, Terje Boye Hansen (Simax)
Publication d'une représentation qui a une dizaine d'années, pour l'autre opéra du grand compositeur Hjalmar Borgstrøm, dont le chef-d'œuvre Thora på Rimol a souvent été évoqué dans ces pages. Der Fischer, un opéra de 1900 toujours dans un style assez parent du Vaisseau fantôme, perd un peu en saveur en utilisant l'allemand (surtout qu'il est chanté ici avec un très fort accent norvégien), mais conserve cette séduction mélodique, cette nervosité du récitatif, cette fluidité entre scènes (que Wagner devait lui-même à Meyerbeer) et cette tension qui ne se dément jamais. Très belle œuvre, très bien chantée.
Attention cependant, Simax, pour une raison inexplicable, n'a pas inclus le livret de l'opéra dans son coffret !  (Achetez donc en priorité Thora qui dispose du livret bokmål traduit – au moins en anglais et en allemand, de mémoire je crois qu'il y avait aussi français.)



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B. Musique sacrée

¶ LULLYTe Deum, Exaudiat te Dominus – Les Épopées, Fuget (Château de Versailles Spectacles)
Quatrième volume du cycle consacré aux grands motets de LULLY par Stéphane Fuget, commencé par les motets funèbres, et qui culmine ici dans les motets de louange. Une série qui permet de réentendre le corpus avec un instrumentarium, un grain, des couleurs assez nouveaux !  La chaleur du résultat est impressionnante – d'autant que les jeunes musiciens qu'il engage après les avoir encadrés au CRR de Paris sont particulièrement aguerris et investis.
Je ne tiens vraiment pas le Te Deum pour le sommet de LULLY, mais force est d'admettre le carctère jubilatoire du résultat dans ce disque !

Desmarest – Te Deum de Lyon – Les Surprises, Bestion de Camboulas (Alpha)
Première mondiale pour ce second Te Deum de Desmarest, animé, et surtout bien pensé pour la déclamation et riche en couleurs harmoniques (les deux points forts du compositeur). On disposait déjà d'un magnifique Te Deum « de Paris » enregistré par Le Concert Spirituel (Glossa), d'un caractère assez différent – et surtout dans des options interprétatives particulièrement distinctes. Couplé avec une belle version du Te Deum le plus célèbre de Charpentier.

Beethoven – Missa Solemnis – Le Concert des Nations, Savall (Alia Vox)
Pour compléter l'intégrale, une Missa Solemnis dans le même goût : mêmes couleurs très chaleureuses, et quasiment la même tension !  Pour un non spécialiste (et un chef d'orchestre occasionnel), l'intelligence des choix de phrasé et des équilibres frappe. Délice que j'ai réécouté à plusieurs reprises – alors même que j'ai dû écouter la plupart des versions du commerce, où il existe beaucoup, beaucoup de très belles propositions.

Franck – Les Béatitudes – Chœur National Hongrois, Philharmonique de Liège, Madaras (Fuga Libera)
Cet enregistrement constitue une petite révélation, animant les tableaux naguère un peu hiértiques de cet oratorio édifiant. On y entend une variété de situations et un drame qui soutiennent l'attention de bout en bout.

Briggs – Motets (album « Hail, gladenning Light ») – Chœur du Trinity College de Cambridge, Stephen Layton (Hyperion)
Briggs est un grand organiste, titulaire à Gloucester, un arrangeur particulièrement inspiré (sa Cinquième Symphonie de Mahler version orgue est d'une vérité assez stupéfiante), mais aussi un compositeur de qualité, dans un langage typique des compositeurs spécialistes des chœurs du Nord de l'Europe : fermement tonal, mais osant de beaux accords enrichis, des frottements expressifs, des progressions à la fois naturelles et sophistiquées. Ce disque en témoigne avec vivacité !  (« Messe pour Notre-Dame », paru en 2010 chez le même label, faisait valoir les mêmes qualités.)



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C. Musique chorale profane

Mendelssohn – Chœurs masculins – SWR Vocalensemble Stuttgart, Bernius (Carus 2023)
L'incroyable intégrale du Mendelssohn choral, entreprise sur plusieurs décennies par Carus avec Bernius, est parachevée ici (il ne doit plus rester beaucoup de choses à graver ?) par ces deux disques de « lieder » choraux profanes – incluant notamment une chanson à boire mettant en scène Diogène !  Ensemble spécialiste du chant a cappella, particulièrement souple et expressif ici, dirigé par celui qui est probablement le meilleur spécialiste de Mendelssohn de tous les temps.



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D. Musique symphonique

Antoine & Max Bohrer – Grande symphonie militaire – Eichhorn, Hülshoff, Philharmonique de Jena (Iéna), Nicolás Pasquet (Naxos)
Première parution discographique des frères Bohrer, et elle est particulièrement marquante !  Fils d'un trompettiste (& contrebassiste !) de la Cour de Mannheim, nés à Munich dans les années 1780 à deux années d'intervalles, ils sont violoniste et violoncelliste. Leur langage évoque l'opéra comique du temps, avec une grammaire qui reste marquée par le classicisme, mais aussi une versatilité émotive un peu mélancolique, caractéristique du premier romantisme – on pense à Rossini, Hérold et surtout, me concernant, à Pierre Rode !  Ce n'est pas absurde, Rodolphe Kreutzer fut le professeur de violon d'Antoine à Paris.
La symphonie (« militaire » surtout par sa caisse claire liminaire et son ton décidé) est co-écrite par les frères (bien que l'interaction des instruments reste très largement de jouer en homorythmie à la tierce ou à la sixte !), tandis que chacun a écrit le concerto pour son instrument fourni en couplage (très beaux, mais moins prégnants à mon sens).
Sur instruments modernes, mais le Philharmonique d'Iéna a déjà enregistré avec les mêmes Eichhorn et Pasquet les concertos de Pierre Rode avec beaucoup de présence, le résultat est très probant !  Quant à Eichhorn, toujours aussi exceptionnellement sûr, généreux et éloquent, je le trouve vraiment extraordinaire.

Stanford – Verdun – Ulster Orchestra, Shelley (Hyperion 2019)
Je n'ai en réalité pas été passionné également par tout le disque (qui documente cependant un Stanford moins lisse que la majorité de son corpus), mais particulièrement frappé par Verdun, une orchestration de sa Sonate pour orgue n°2. La façon dont la Marseillaise est sans cesse retravaillée et sourd çà et là, sans fanfariser, m'a beaucoup séduit – un sens épique plein de dignité, qui ne cède rien au clinquant.

Sibelius – Symphonie n°4 – Symphonique de Göteborg, Rouvali (Alpha)
Absolument saisi par le grain, l'animation sonore, la tension sourde et continue dans cette symphonie que j'ai souvent entendue étale et morne. Ici, malgré ses longs développements lents, l'œuvre déborde de vie et relâche jamais son emprise. Séduit-saisi.

Adam Pounds – Symphonie n°3 – Sinfonia of London, John Wilson (Chandos)
John Wilson poursuit son incroyable série d'explorations, dans des couleurs variées et des prises de son très flatteuses. (Les volumes Bennett sont à connaître absolument.)
Cette Symphonie n°3 vaut surtout pour son mouvement lent, une « Élégie » en hommage à Anton Bruckner, et qui, dans son langage propre de britannique du XXe siècle (la symphonie date de 2001 mais le style est plutôt celui de la première moitié du XXe), réussit très bien à retrouver le sens de l'instant long, de la plénitude et du contraste qui font le prix des adagios du modèle autrichien.
Le reste des couplages me passionne moins : beau Divertimento de Lennox Berkeley et Le Tombeau de Couperin de Ravel.



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E. Musique de chambre

Donizetti – Quatuors 15,17,18 – Quartetto Delfico (Brilliant Classics 2023)
Donizetti, le maître des ritournelles plates, le paresseux de l'harmonie, l'ignare de l'orchestration… était en réalité un compositeur très doté. Ses meilleurs opéras en témoignent (L'Elisir d'amore pour la versatilité sonore, Maria Padilla pour le sens du geste dramatique, mais aussi Il Diluvio universale…), tandis que ses quatuors attestent d'une réelle technicité de l'écriture, qui ne sacrifie pas à la mélodie facile et ne néglige ni la progression du discours, ni le contrepoint.
Ceux présents sur ce disque, parmi les meilleurs, notamment les 17 & 18 (j'aime beaucoup aussi les 4,5,8 et 14)

Melcer-Szczawiński, Różycki, Stolpe, Górecki – Trios piano-cordes – Apeiron Trio (DUX 2023)
(notule d'origine)
Lourdement handicapé auprès de la postérité par un patronyme composé peu exportable, Melcer-Szczawiński (1869-1928) est quelquefois (et notamment pour ce disque) nommé plus simplement Melcer (à prononcer « Mèltsèr »). Pourtant, il dispose d'atouts proprement musicaux exceptionnels.
Formé aux mathématiques et à la musique à Varsovie puis à Vienne, il devient concertiste, comme pianiste accompagnateur et soliste, tout en remportant pour ses compositions le premier prix lors de la deuxième édition du Concours Anton Rubinstein (1895).
Je suis avant tout frappé par la générosité de ses inventions mélodiques. Ce Trio, que je n'entendais pas pour la première fois, développe quelque chose dans le goût la phrase slave infinie, comme une chanson d'opéra inspirée du folklore, mais dont la mélodie s'étendrait sur un mouvement entier. L'évidence, l'élan, mais aussi la cohérence thématique sont immédiatement persuasifs, et le rendent accessible à tous les amateurs de romantisme tardif, même sans connaissance des normes en matière de structure – sans lesquelles il est plus difficile d'apprécier d'autres figures comme Brahms, mettons. J'ai vraiment pensé très fortement au Premier Trio et au Second Quatuor d'Anton Arenski.
Je ne dois la trouvaille de ce disque du Trio Apeiron qu'à mon exploration systématique du catalogue de certains éditeurs, comme CPO ou, en l'occurrence, DUX, parmi les labels les plus stimulants en termes de découverte de répertoire (de qualité). Nouveauté relative, puisqu'elle date déjà de janvier 2023, mais ne me blâmez pas si l'on ne met pas en tête de gondole les merveilles les plus essentielles – d'autant qu'à part la version chez Arte Préalable en 2020, je n'ai pas vu, à ce jour, d'autre disque intégral pour ce trio, que j'ai simplement connu par son Andante dans la collection « Moniuszko Competition » chez le même éditeur DUX.
Le reste du disque n'est pas beaucoup moins intéressant, incluant une Rhapsodie en trio de Ludomir Różycki (autre figure polonaise capitale, davantage tournée vers la modernité, quelque part entre Melcer et Szymanowski), une très lyrique Romance en duo (violon-violoncelle) d'Antoni Stolpe, et 6 Bagatelles de Mikołaj Górecki (le fils de Henryk) pleines de simplicité.
Un petit tour d'horizon d'œuvres polonaises remarquables, qui élargissent le répertoire du trio, dans une exécution à la fois maîtrisée et intense.

Coleridge-Taylor – Quintettes avec clarinette & avec piano – Nash Ensemble (Hyperion 2007)
Hors pièces éparses, j'ai découvert Coleridge-Taylor tout récemment, avec ses chœurs a cappella par le chœur du King's College, publiés en fin d'année dernière chez Delphian. Et ma découverte me ravit de corpus en corpus, à commencer par la musique de chambre – ses Danses africaines pour violon et piano sont très singulières, ni très romantiques, ni très folklorisantes, dans une invention assez libre et véritablement ailleurs.
Parmi ces découvertes, le Quintette pour clarinette et cordes est en bonne place ; il en existe de multiples versions au disque et sa chaleur, la simplicité de son expression mêlée à une belle construction formelle m'ont tout à fait ravi. Interprétation par ailleurs très belle par le Nash Ensemble, désormais sur les sites de flux grâce à la nouvelle politique d'Hyperion.

Jeanne Leleu – Quatuor piano-cordes, cycle Michel-Ange, etc. – A. Pascal, Hennino, H. Luzzati, Oneto-Bensaïd (La Boîte à Pépites)
Compositrice encore moins documentée, s'il est possible, que les précédentes publications du label (Sohy, Strohl). Le Quatuor piano-cordes manifeste une véritable immédiateté des motifs dans un langage qui reste dans un esprit français marqué par Debussy, élégant, épuré, recherché, mais jamais élusif. Beaucoup de séduction à tous les étages ici, et des interprètes particulièrement chaleureux.
(Les mélodies sont intéressantes mais la diction opaque et le timbre peu varié de Marie-Laure Garnier ne permettent pas d'en prendre toute la mesure ; il est à espérer que ces œuvres puissent vivre désormais, dans des interprétations variées répondant à tous les goûts !)



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F. Mélodies

¶ album « Contes mystiques » : mélodies de Paladilhe, Malibran, Viardot, Holmès, Massenet, Fauré, Lecocq, Widor, Dubois, Diet, Lenepveu, Bonis, Saint-Saëns, Ropartz, Hahn, Poulenc, Maréchal – Enguerrand de Hys, Paul Beynet (Rocamadour)
Un récital parmi les plus intelligents qu'on puisse trouver : parmi toute une époque de la musique française, une collection de prières ou de scènes édifiantes, servies par une collection de grands compositeurs. Le résultat est, forcément, un peu homogène, mais offre un camaïeu de sentiments mystiques qui ressemble à un acte de recherche, illustrant la sensibilité de chacune de ces figures tutélaires.
(Et évidemment chanté au cordeau.)

Beydts – D'Ombre et de soleil, Six Ballades françaises, Le Cœur inutile, Quatre Odelettes, Cinq Humoresques, Chansons pour les oiseaux… – Cyrille Dubois, Tristan Raës (Aparté)
Bonheur d'entendre D'Ombre et de soleil, déchiffré avec plaisir (et étonnement, Beydts étant surtout connu comme compositeur d'opérettes, certes raffinées…) il y a plus de dix ans, renaître ainsi. Et tout le corpus se révèle à la hauteur : ce sont des mélodies très travaillées musicalement, sans mettre le texte au second plan ni se contenter de support à des poèmes ou de jolies mélodies… de véritables œuvres d'art total, finement calibrées, dans un langage qui doit à Fauré mais qui semble aussi regarder vers Schmitt.
Et la bonne surprise est que Cyrille Dubois, que je trouve d'ordinaire très opératique dans le lied (tout est chanté à pleine voix, sans beaucoup de variété de textures et de coloris, comme son intégrale Fauré qui m'a très peu touché), parvient ici à une intimité et une tendresse tout à fait adéquate, tout en conservant son verbe clair et sa voix insolente. Grand disque de mélodie !



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G. Piano solo

Mendelssohn – Intégrale du piano solo – Howard Shelley (Hyperion)
Même si le piano n'est pas le médium où Mendelssohn a le plus fort exprimé sa puissance créatrice, cette somme est l'occasion d'en découvrir d'innombrables facettes (129 pistes, 5h30 de musique !) dans les meilleurs conditions possibles grâce à l'élégance et l'aisance de Howard Shelley, tête de pont du label Hyperion, admiré à juste titre pour la vastitude de son répertoire et la justesse de ses interprétations.
J'ai pu entendre probablement pour la première fois quelques pièces remarquables qui étaient passées sous mon radar (Reiterlied, certains Préludes…), réévaluer jusqu'à certaines Romances sans paroles, et dans des interprétations qui ne réclament pas d'aller ensuite voir ailleurs !  Proposition salutaire.

Schmidt (arr. Kolly) – Chaconne (arr.), Toccata, Romance, Prélude de Choral, Variations & Fugue sur un thème original (arr.) – Karl-Andreas Kolly (Capriccio)
Un rare album de Franz Schmidt pour piano solo, avec en particulier deux pièces orchestrales arrangées par le pianiste. Profiter avec de la Chaconne en ut dièse mineur avec ce luxe de détail, c'est un rare bonheur, se plonger dans les méandres de cette musique sans être tributaire des équilibres d'orchestration, d'interprétation, de prise de son !



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H. Arrangements 

¶ album « Venice » : arrangements de Monteverdi, Strozzi, Dowland, Sartorio, Bach, Vivaldi, Fauré, Britten, Rota, Kurtág, Silvestrov, Eno, Escaich, Kobekin, Shaw… – Anastasia Kobekina, Kammerorchester Basel (Sony)
J'avais déjà beaucoup aimé le disque concept français de Kobekina, « Ellipses » – mais en deux ans, elle est passée de Mirare à Sony !  Ici à nouveau, indépendamment même des qualités exceptionnelles de l'interprète, le programme se révèle particulièrement riche et surprenant, quantité de transcriptions d'œuvres vocales au milieu de quelques concertos et de pas mal de nos contemporains de toutes obédiences, avec beaucoup de variété et de goût.

Chopin (via Sabina Meck, Piot Moss, Leszek Kołodziejski) – « Chopin Project » – Polish Cello Quartet (NFM)
Petite merveille inattendue : des arrangements de Chopin pour quatuor de violoncelles. Ce serait, a priori, une très mauvaise idée – ajouter les pleurnicheries du violoncelle, dans une zone très concentrée du spectre, aux interprétations déjà dégoulinantes de Chopin…
C'est tout l'inverse qui se produit. (notule d'origine)
1) Le choix des pièces est particulièrement intelligent : il inclut évidemment des tubes (Préludes n°4 et n°15, Nocturne opus posthume en ut dièse mineur, Nocturne Op.9 n°2, Valse op.18, Valse-Minute, Valse Op.64 n°2…), mais aussi des œuvres beaucoup moins courues comme le Nocturne en sol dièse mineur (le n°12) et trois Mazurkas – pas les plus célèbres d'ailleurs, mais toutes parmi les plus belles à mon sens. L'occasion de se faire plaisir de façons très différentes, qui ménage à la fois le plaisir de la transformation de la chose connue et des (semi-)redécouvertes.
2) L'arrangement ne sonne pas du tout comme les horribles ensembles de violoncelles (plus larges, il est vrai, octuor souvent) qui s'entassent sur la même zone du spectre… on croirait entendre un véritable quatuor à cordes, d'autant que les interprètes ont une technique et un son merveilleux – l'impression d'entendre une contrebasse dans le grave, un alto dans le médium, un violon dans l'aigu… Si bien que le résultat est particulièrement équilibré et homogène. Les siècles d'expérience dans l'écriture pour quatuor à cordes ont clairement été mises à profit, et nous jouissons d'un festival de contrechants et pizz bien pensés. Les arrangeurs (Sabina Meck, Piot Moss, Leszek Kołodziejski) ont fourni des reformulations très abouties des œuvres originales.
3) Les interprètes sont formidables, on se repaît des couleurs sombres et chaleureuses, des touches de lumière, de la précision immaculée.
4) Surtout, ce disque procure une rare occasion de réentendre Chopin comme compositeur et non comme compositeur-pianiste. Non pas que personne ait jamais pu considérer que Chopin n'était qu'un pianiste, mais l'œuvre qu'il laisse est tellement liée au piano qu'on s'est habitué à entendre des tics pianistiques, des traits (écrits, bien sûr), et que l'instrument ou les modes pianistiques font quelquefois écran à la musique telle qu'elle est écrite. On peut alors, grâce à cette nouvelle proposition, s'abstraire des contingences pour en goûter la substance pure, réinvestie dans d'autres truchements – qui ont aussi leurs contraintes propres, évidemment. Et je dois dire qu'entendre Chopin sans les aspects percussifs du piano, un Chopin caressant, un Chopin plus harmonique (et polyphonique !) que jamais… m'a absolument ravi. Car il est sans conteste, aux côtés de Berlioz (pour l'orchestration) et de Meyerbeer (pour la pensée formelle) le musicien le plus novateur des années 1830 ; personne n'est aussi avancé que lui sur les questions harmoniques. Le libérer du seul piano lui rend d'autant mieux justice.

Bruckner (arr. Hermann Behn) – Symphonie n°7, version pour deux pianos – Julius Zeman, Shun Oi (Ars Produktion)
Absolument enchanté de cette proposition, où les pianos scintillent. Tandis que l'Adagio fonctionne très bien au piano seul (c'est même une œuvre officielle du piano de Bruckner), les mouvements vifs, et en particulier le premier, permettent d'atteindre une qualité vibratoire toute particulière qui rend bien justice à l'œuvre – d'autant plus aidés par les très beaux timbres de ces deux solistes.



Je n'ai pas, par ailleurs, de fétiche particulier de la nouveauté – écouter par thématique est plus stimulant ! – mais cette veille me permet de ne pas laisser passer des enregistrements que j'attendais depuis des temps immémoriaux (Fiskeren, je l'espère depuis 2004 !) ou, plus encore, des compositeurs dont je ne connais même pas le nom. Avec le système de recherche tel qu'il existe sur le web, autant on peut trouver presque tout ce que l'on cherche, autant il est impossible d'accéder à ce dont l'on n'a pas idée de l'existence !  Il n'existe pas de moteur de recherche répondant à « chouettes compositeurs du XVIIe siècle que je ne connais pas ». Il faudrait aller chercher dans des listes puis entrer les noms un à un dans les sites de flux, ce qui serait particulièrement fastidieux – et supposerait que les bases de données concordent, ce qui n'est pas toujours le cas (on exhume parfois des compositeurs sur lesquels il n'y a quasiment pas de documentation aisément accessible).

Je ferai sans doute à un moment le bilan sur mes découvertes discographiques personnelles de ces derniers mois, hors actualité. En attendant, je continue la recension sur les playlists de mon compte Spotify, que vous pouvez librement consulter (et sans doute écouter par fragments ?) avec ou sans abonnement. Vous y trouverez quantité de playlists thématiques attachées à des notules, à des podcasts ou à des genres musicaux, mais aussi la compilation de mes dernières écoutes et de mes derniers coups de cœur (hors nouveautés, donc), et même, lorsque je les remets sur la platine, quelques-uns de mes disques doudous.


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Commentaires

1. Le dimanche 24 mars 2024 à , par Francis

Merci pour l'article. Mais où trouvez-vous le temps d'écouter tout ça ? Votre érudition est un mystère. Vous êtes sûrs de ne pas être plusieurs à rédiger sur ce site ?

2. Le dimanche 24 mars 2024 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Francis !

Non, non, je suis bien seul – dans les cas où j'ai un invité, c'est indiqué clairement, mais ce doit faire moins de dix articles sur les ~3500 notules du site.

Je ne sais pas quoi répondre à ça… j'écoute beaucoup de musique chaque jour, c'est vrai (alors même que je ne puis le faire à mon travail et n'aime pas le faire dans les transports !), et surtout beaucoup de neuf. Je pense que ça s'explique par là : quantité écoutée par jour (souvent en lisant dessus ou en écrivant, simultanément, ça aide) + le fait que je ne réécoute pas inlassablement les mêmes disques, je réécoute bien sûr, mais ça tourne beaucoup.

En tout cas les disques que je commente ou recense dans la playlist ont bien été écoutés en entier une ou deux fois !

J'espère que vous trouverez satisfaction dans cette petite sélection, en tout cas !

Le collectif David Le Marrec vous salue !

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