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France Culture, la culture au pouvoir

« Tu n'as rien de mieux à faire ? »
Je n'ai pas le temps de mieux faire, surtout.

Dans l'émission Des papous dans la tête, ce n'est pas la première fois que l'esprit sans prétention l'emporte sur la rigueur des références partout saupoudrées. A mon sens, les jeux présentés gagneraient à un peu plus de rigueur (versification anarchique et fautive, notamment), mais ici, nous touchons le sommet.


Echange épistolaire Agamemnon=>Homère=>Achille. Nous sommes donc dans du "fondamental", vous savez, de ces oeuvres qu'on n'a jamais lues mais seulement relues.

  1. On commence par chercher à impressionner avec le catalogue des nations présentes, comme si cela devait désarçonner l'auditoire. Certes, on pastiche Homère, mais l'effet recherché, si j'en crois le ton, était de créer un résultat comique que je n'ai pas bien saisi. Si l'on a qu'une vague idée d'Homère, certes ; sinon, c'est très en-dessous de la réalité des catalogues homériques.
  2. Mention des arbalètes au milieu du catalogue, j'imagine pour rire (elles se répandent au début du XIVe siècle, notamment avec des débuts ratés des mercenaires gênois à Crécy - 1346), mais personne ne relève, étrangement.
  3. Agamemnon : Je n'ai jamais eu de problème avec les guerriers de mon armée : Ajax, Ménélas, Agapénor[1], Philoctète. Là, le doute persiste.
    • Ménélas n'obéissait pas à Agamemnon, les deux codirigeaient l'armée de concert, même si le commandant en chef était Agamemnon ; un point de détail.
    • Philoctète et Ajax, chacun le sujet d'une tragédie de Sophocle, ne tarissaient pas d'injures sur les Atrides et Ulysse. Le premier parce que, mordu par un serpent, il fut abandonné sur une île - et qu'Ulysse reviendra pour lui ravir son arc et le laisser à son mal. Le second parce que les armes d'Achille échurent à Ulysse et non à ce qu'il estimait être son mérite ; le butin de guerre avait une très grande importance chez les Grecs, non par vénalité, mais parce qu'il était le témoin de leur valeur ; priver un guerrier de la part due, c'est nier sa gloire, ce que l'orgueilleux Ajax ne put souffrir, comme n'avait pu le souffrir Achille - car c'est bien plus l'outrage à sa reconnaissance de guerrier que son attachement à sa captive Briséis qui peut expliquer son refus de combattre. Achille était le plus brave, et il n'avait pu choisir son butin.
    • Certes, il peut y avoir là de l'ironie, surtout dans le choix des deux guerriers. Si on se tient strictement à la chronologie, Achille n'étant pas mort, les relations étaient cordiales à l'époque. Mais ce qui suit me laisse perplexe sur la capacité du conteur à maîtriser ces nuances.
  4. Ulysse m'en veut, mais on arrangera ça après la guerre. Ulysse est décrit comme le plus proche ami des Atrides, leur âme damnée par ses ennemis, leur génie par les siens. Dans Ajax, Agamemnon cède même à Ulysse sans beaucoup résister, en réclamant son arbitrage en tant que plus fidèle ami dans l'armée achéenne. Il y a là un contresens flagrant, une invention pour broder sur une histoire mal maîtrisée. Qu'Ulysse ait désiré résister à l'appel aux armes en feignant la folie, certes, mais à l'époque dont il est question, à savoir la dixième année de siège, la mention est hors de propos. On reste néanmoins, encore ici, dans le raisonnable.
  5. Arrive Achille. Ca fait dix ans que monsieur boude. Là, l'erreur est plus lourde. L'Iliade commence à dix ans de siège, alors qu'Achille vient de se retirer. On ne peut pas dire qu'il y ait là effet d'ironie, mais lointains souvenirs brouillés ; oui, il y a bien dix quelque part.
  6. Il a même voulu nous tuer. Ici, on se mélange franchement les pinceaux ; c'est Ajax, ce guerrier supposément sans histoire (et qui l'est à ce moment précis) qui tenta de tuer les Atrides et qui, frappé de folie par Athéna, se tournera vers les troupeaux et leurs gardiens. Ce qui me fait douter du bon usage précédent d'Ajax et Philoctète.
  7. L'intervenant qui prend la suite se montre pédagogique et explique ce qui s'est passé chez Homère pour introduire son texte. Pâris tuera Achille d'un coup de lance dans le talon. Or, c'est bien d'une flèche de Pâris, guidée par Apollon, qu'Achille périt. Achille qui n'a jamais tourné le dos, abattu à distance par celui qui a provoqué la ruine de sa race pour une femme, le symbole est tout autre, et la confusion atteste sans ambiguïté possible, cette fois, d'une maîtrise toute relative des oeuvres qui servent ici de référence.

Où est le problème ? C'est là une émission ouvertement dévolue au divertissement, et qui se revendique sans prétention.

  • Néanmoins, on y joue abondamment des références, et du clin d'oeil, ce qui implique, pour que la connivence fonctionne, qu'elles y soient un minimum maîtrisées. On ne peut pas vouloir jouer de l'étalage nonchalant et désabusé, et ne pas avoir le minimume de rigueur qui le permette. Souvent, les ficelles sont un peu grosses et font vraiment compilation de poncifs sur la référence en question, mais comment voulez-vous qu'il y ait une culture commune, sinon ? Ce n'est pas un problème. Lorsque la référence est farcie de grossières erreur, tout de suite, ça fonctionne moins.
  • Plus préoccupant, France Culture, qui s'adresse à moins de 2% d'auditeurs et se vante de sa haute volée intellectuelle, pourrait assurer un minimum de tenue, y compris dans ses divertissements. Avoir un divertissement savant pour qu'on y apprenne des erreurs énormes qui gâchent la crédibilité de l'exercice ou induisent l'auditeur en erreur, c'est regrettable, surtout lorsqu'on

Ce n'est là qu'un point de détail, mais c'est ce qui me chiffonne dans cet émission : à la fois jeu sans prétention explicite et lieu d'étalage culturel chic implicite, à la fois défouloir sympathique mais de haute tenue et rigueur toute relative - la versification obligatoire mais sa conformité jamais vérifiée, l'usage omniprésent de références mais pas toujours maîtrisées.

Je reste dans ces remarques bien entendu en superficie de la nature de l'émission, où l'on s'expose à la rédaction de pastiches comparés aux originaux (comparaison cruelle pour la tragédie classique), où l'on se met en danger pour un diagnostic littéraire à l'aveugle, ce qui implique une véritable humilité dans le concept, parce qu'on s'y trompe à coup sûr et que c'est là le but.

Mais la mise en évidence de ce double discours, sans doute involontaire, me semblait intéressante.

Notes

[1] Peu connu, qui emmène soixante vaisseaux d'Arcadiens belliqueux ; il n'apparaît chez Homère que dans la présentation des chefs embarqués. Il y a donc supposément un effort de recherche dans le propos.


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Commentaires

1. Le mardi 16 mai 2006 à , par authueil :: site

France Culture est un de ces lieux ou un petit groupe de "cultureux" peut se faire plaisir avec de l'argent public. C'est une tradition bien française et tant qu'ils ont les relations, personne ne viendra leur chercher des poux. On appelle cela des "danseuses".

2. Le mardi 16 mai 2006 à , par DavidLeMarrec

Vlan.

Des danseuses, oui, comme celles qui rendaient les ballets obligatoires dans le grand opéra pour que les protégées puissent être vues sur scène et en coulisses par les protecteurs... Garnier avait même aménagé des pièces pour faciliter leur organisation. (et hop ! je recolle au thème du carnet)

Que vous êtes cruel ! Moi qui avais peur d'être un peu trop grinçant...

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