Carnets sur sol

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Carnet d'écoutes et de jeu : Balades hétéroclites


Après-midi de répétition chez les lutins. L'occasion d'évoquer certaines oeuvres, puisque la plupart de celles-ci sont plutôt rarement données.

Au programme : Feldman, Kabeláč, J.-B. Faure, Chausson, Caplet, Franck, Saint-Saëns, Ravel, Piazzola, Fibich, Medtner, Schreker, Webern, Schubert.

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A. Piano solo

Morton FELDMAN : Palais de Mari

Comme toujours chez Feldman, un dépouillement extrême. Un double minimalisme : les mêmes formules d'accord, les mêmes rythmes font retour très régulièrement ; de surcroît avec une parcimonie de moyens tout à fait excessive. Ennuyeux à jouer, vu le tempo requis (vingt-cinq minutes de suspension absolue), mais une véritable atmosphère magnétique qui s'en dégage, une sorte de tension (accords pas parfaits) appaisée, quelque chose de vraiment étrange et singulier. Très agréable à écouter en revanche, n'était la durée un peu excessive pour l'exécution en concert normal

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Miloslav KABELÁČ : Préludes Op.30

Ensemble des premières années du vingtième siècle. Très étrange chose, qui ne correspondait pas du tout à nos souvenirs. Un soin harmonique très stimulant, quelque chose d'un Debussy qui regarde déjà vers Szymanowski. Et pourtant, dans ces préludes, des figures obstinées assez incompréhensibles. Ecriture pianistique très dépouillée (souvent une seule note en soutien à la main gauche), qui semble peiner à trouver des idées, et recycler à l'infini la première exposée - pas nécessairement géniale. Comme une mauvaise improvisation qui se sauverait de la catastrophe par la réitération sans idée.

Très étrange, vraiment, parce que l'inspiration harmonique et les couleurs mettent en grand appétit et donnent envie d'en entendre plus, de suivre des développements, de voir surgir des surprises de ce compositeur.

Déconcertant.

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B. Mélodies

Jean-Baptiste FAURE : Les Rameaux (J. Bertrand)

Baryton de son état au début du vingtième siècle, il est également l'auteur de mélodies charmantes, extrêmement enregistrées dans les années vingt - au point que CSS a devant l'ampleur de la tâche renoncer à proposer la compilation Faure prévue pour la section libre de droits. Arrangées pour orchestre et voix, pour piano, violoncelle et voix, pour duo, etc. Ce sont surtout celles à thème religieux qui auront perduré, au premier chef desquels Les Rameaux, hymne sans mesure au Christ entrant à Jérusalem - sans méditation sur l'inconstance du monde, le chrétien y est explicitement appelé à chanter avec cette foule inconstante la gloire du Sauveur.

Sans complexité, cette musique est dotée, avec des tournures pourtant rudimentaires, d'un élan extrêmement communication, d'une fièvre joyeuse extrêmement délectable, malgré ce texte d'une portée exégétique un peu limitée. Voilà quelqu'un qui savait écrire pour la voix et qui connaissait son pouvoir.

Le témoignage le plus récent de la musique de Faure se trouve, à notre connaissance, dans le récital des années quarante de la basse Martial Singher... [Que vous pouvez entendre dans l'intégrale de la Damnation de Faust de Münch 1954 sur CSS.]

Totalement passé de mode à cause de son côté peu novateur, fortement daté, religieux, il mérite pourtant le coup d'oreille. Un mot s'impose, et sans la moindre connotation péjorative - on le redit : charmant.

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Ernest CHAUSSON : Apaisement (Paul Verlaine, "L'heure exquise" in La Bonne Chanson)

Très belle écriture hiératique de Chausson. Rythmique simple et longue ; quelques harmonies déceptives ; mais une vraie plénitude d'ensemble. Pour une musique qui semble mimer le silence de ces bois extatiques et sombres.

Ernest CHAUSSON : Charme (Armand Silvestre)

Poésie en deux parties de Silvestre, très simplement construite : le charme immédiat, puis le charme profond et réel. Alors qu'on attendrait une chute abrupte qui rehausserait un peu la fadeur d'ensemble, ce qui fait réellement prendre conscience de son attachement à l'amant n'est pas même le cercueil (stéréotype qui a au moins le mérite de sa force), mais tout bêtement les premiers pleurs. Décevant.

De ce fait, la mise en musique de Chausson ne peut pas réellement echaper à la fadeur imposée par la structure bipartite et un peu niaise du poème de Silvestre (dans un mauvais jour). Belle musique, sinon.

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André CAPLET : La Croix Douloureuse (Révérend Père Lacordaire)

Ici aussi, une mise en musique abîmée par un texte assez médiocre - la première plaie de la mélodie française que les textes faibles, gentillets ou mièvres. Dans le cas présent, plutôt du gentillet, avec l'expression une foi inébranlable en Dieu malgré les deuils - pourvu qu'il aide à porter cette croix.

Malgré l'absence d'intérêt à peu près absolue du texte (juste l'exposition d'une doctrine : ni progression, ni mise en situation, ni recherche formelle), la recherche harmonique de Caplet est assez fascinante, d'un grand raffinement comme toujours, et d'une vraie personnalité.

A fréquenter avec de meilleurs textes.

A la décharge de cette pièce, tout de même, la date de composition (1917), tandis que Caplet était mobilisé. Il avait écrit à sa future femme dès avril 1916 son projet de mettre en musique cette prière « admirable de résignation, d’élévation de sentiment, et de beauté biblique, de style ». Carnets sur sol dirait plutôt : « pénible de dolorisme et sans travail d'écriture », mais il ne nous a, à ce qu'il semble, pas consulté sur notre sentiment avant de gâcher son talent en passant à l'acte sur cette fadeur-là. L'(excellent) compositeur Guy Sacre n'a pas de mots assez élogieux pour qualifier la très belle finition dépouillée de la musique de Caplet dans cette pièce, et, en ce sens, on peut le rejoindre.

A noter : André Caplet a remporté le Prix de Rome en 1901, année où le premier Second Grand Prix a été attribué à Gabriel Dupont et le second Second Grand Prix a été attribué à Maurice Ravel. Beau millésime.

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César FRANCK : La Procession (Charles Brizeux)

Malgré son titre à forte propension niaiseuse, cette mélodie échappe tout à fait à la facilité de l'exaltation du sentiment religieux comme voie de succès - très en vogue à l'époque, on s'en rend compte. Car, en feuilletant les corpus hérités d'accompagnateurs professionnels du début du vingtième siècle, on s'aperçoit très rapidement que Debussy et Ravel sont absents, les novateurs du même accabit très peu joués, et que le post-Gounod et le post-Massenet règnent en maître, dans des compositions sans ambition de professeurs de conservatoire modérément éveillés sur des poèmes extrêmement stéréotypés et dépourvus d'idée et de caractère.

Ici, le texte reste certes modérément passionnant stylistiquement, et d'une portée intellectuelle à peu près nulle (la description d'un procession, pas véritablement de réflexion sur celle-ci), mais frappe par la trouvaille de son premier vers : Dieu s'avance à travers les champs ! - il s'agit bien évidemment des objets sacrés, mais la stupeur est grande de lire cette personnification terrestre dans un texte par ailleurs tout à fait respectueux de la Divinité.

Par-dessus tout, la musique de Franck, d'un pianisme extrêmement organistique - tout pianiste aura remarqué la façon biscornue de distribuer la même ligne musicale entre les deux mains, ainsi que les nécessités du legato [1] et l'absence de pédale forte [2] l'exigent à l'orgue -, avec un usage très parcimonieux des chromatismes [3], parvient à produire des frottements et des effets méditatifs très convaincants.

Une belle surprise, à la mine de la partition et à son titre...

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Camille SAINT-SAËNS : La Cloche (Victor Hugo)

Ecriture d'une grande plénitude, assez dicrète, de longues lignes confortables, dans le médium grave. Le texte, pas extraordinaire non plus, n'est pas spécialement exalté par Saint-Saëns, mais le savoir-faire du compositeur dans le domaine de la mélodie est indéniable : un caractère surgit à chacune de ses pièces, quelque chose qui la rend nécessaire et parlante.

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Maurice RAVEL : Trois Poèmes de Mallamé - 1. Soupir
Maurice RAVEL : Trois Poèmes de Mallamé - 2. Placet futile

Musique d'une extrême modernité, où les grands sauts d'intervalle diluent quelque peu la force délicate de ces textes travaillés à l'extrême - et dont la temporalité distendue d'une exécution chantée peut de toute façon difficilement rendre compte. A défaut de qualités dans le domaine de la déclamation, cette musique demeure sans doute la plus belle, la plus originale et la plus novatrice écrite par Ravel, aux confins de la tonalité sans la moindre difficulté d'intelligibilité pour l'auditeur.

Trois bijoux, tout simplement. Et le texte de Placet futile est un vrai, vrai chef-d'oeuvre, ce n'est pas nouveau.

La musique en musique de Debussy, du coup, paraît très conventionnelle en comparaison.

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C. Tango

Astor PIAZZOLA : La Bicicleta blanca (Horacio Ferrer)

Très beau texte mélancolique - l'incompréhension d'un méfait d'enfance. Alternance d'évocation onirique d'une scène pittoresque passée et d'une polka - la polka du cycliste. Délicieux.

Astor PIAZZOLA : Amo los pájaros perdidos (Mario Trejo)

Texte plus conventionnel, belle écriture lyrique et rêveuse, avec une ligne chromatique un peu plus recherchée dans sa partie centrale. L'intérêt se trouve surtout dans sa version orchestrale, où lors de la reprise, les trombones hurlent des syncopes assez impressionnantes - "détail" qui disparaît dans la réduction piano. Le ton en est franchement hollywoodien, dans la plus belle tradition korngoldienne, héritant jusqu'aux percussions claires si admirablement employées à Vienne par Schreker.

D'une manière générale, les versions pour piano et chant de tango vendues dans le commerce ne sont que des canevas prévus pour des niveaux de piano très modestes ou pour improvisation ultérieure.

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D. Pisní (mélodies tchèques)

Zdeněk FIBICH : 14 Pisní, Jarní paprsky (Rayons de soleil) - n°3, Pěvcova útěcha ("La consolation du chanteur")

Essayé également la version allemande, mais le tchèque convient bien mieux à ce refrain mélancolique mais sans gravité, à ces accidents des gammes locales (seconde diminuée), à cette souplesse de ton.

Et puis les ou ("o-ou") des tchèques sont toujours un tel plaisir...

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E. Lieder

Nicolaï MEDTNER : Goethe-Lieder Op.46 - n°2, Gewelhter Platz

Existe également en russe - on a choisi l'allemand pour aujourd'hui, le russe n'ayant pas les mêmes charmes que le tchèque pour des farfadets.

Toujours cette grande recherche et cette impression d'une insaisissable anti-évidence (pas seulement vocale ou sémantique) chez Medtner. Passionnant mais délicat à circonscrire.

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Franz SCHREKER : Lieder Op.4 - n°4, Wohl fühl'ich wie das Leben rinnt (Storm)
Franz SCHREKER : Lieder Op.4 - n°6, Lenzzauber (Scherenberg)

Les lieder, étrangement, chez Schreker, ne semblent pas des formes closes, mais plutôt des extraits, sinon d'opéra, d'une oeuvre plus longue. De ce fait, on n'en jouit peut-être pas aussi pleinement que chez d'autres compositeurs - ou que pour d'autres de ses oeuvres. Ici, de surcroît, on a affaire à des oeuvres de jeunesse, parfois un peu plus quelconques que le reste de sa production.

Néanmoins, l'excitation de Lenzzauber se montre assez convaincantes, et on a plaisir à se plonger dans ses pièces.

Succès d'estime, mais succès tout de même auprès des lutins.

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Anton WEBERN : 5 Dehmel-Lieder (1908) - n°1, Ideale Landschaft
Anton WEBERN : 5 Dehmel-Lieder (1908) - n°5, Helle Nacht

Pièces du début du catalogue webernien et d'une incroyable modernité, où la tonalité se trouve déjà très fortement bousculée. L'abstraction du sujet de l'Ideale Landschaft est cependant servi par une mélodie étrange, presque désarticulée. La voix, jamais doublée, se prête déjà à de grands sauts d'intervalles qui, certes, admettent encore une progression le long d'arpèges plus ou moins traditionnels.

Le chant d'amour de Helle Nacht, quant à lui, se trouve mis à distance par cette manière qui prête peu à l'empathie et beaucoup à l'observation. Très intéressant.

On est surtout frappé, dans ces pièces, par l'évidence incroyable de ce langage pourtant si retors. Et peut-être plus encore par le ton très chaleureux et familier qui se révèle dans les couleurs pourtant très froides de cette musique.

Chefs-d'oeuvre.

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Franz SCHUBERT : Schiffers Scheidelied (Schober)
Franz SCHUBERT : Aus Heliopolis II (Mayrhofer)
Franz SCHUBERT : Über Wildemann (Schulze)
Franz SCHUBERT : Romanze des Richard Löwenherz (Karl Ludwig Müller)
Franz SCHUBERT : Lied eines Schiffers an die Dioskuren (Mayrhofer

Mis à part le dernier, différents versants de la fureur schubertienne. Dont il y aurait trop à dire pour ce soir.

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En espérant que cette courte description aura mis quelques lecteurs en appétit. Mis à part les Fibich (et peut-être le Franck), tout est disponible au disque.

Notes

[1] Legato : Caractère lié d'un phrasé.

[2] La pédale forte, au piano - celle la plus couramment utilisée par les interprètes - suspend les coussins qui arrêtent la propagation du son une fois la touche relâchée. De ce fait, l'usage de cette pédale maintient la résonance de chaque note jouée et la mêle aux autres - ce qui peut tenir lieu de legato aux mauvais techniciens.

[3] Chromatisme : usage de notes étrangères à la gamme employée.


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