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Réminiscences mendelssohniennes chez Frederick Hollander (Born to be bad, Nicholas RAY 1950)

Dans le même registre que la notule qu'on vient de publier à l'instant, on a trouvé une sympathique réminiscence (tout à fait volontaire et très voyante celle-là) de l'indémodable Marche nuptiale de Mendelssohn, tirée de sa musique de scène pour Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare. Tout le monde la connaît, inutile de la fournir : c'est celle qu'on joue à chaque mariage (avec parfois celle de Lohengrin en prime, manière de boucler la boucle des mariages paisibles et heureux).

Born to be bad (celui de Nicholas Ray en 1950, pas celui de Lowell Sherman en 1934), inspiré du roman All kneeling d'Anne Parrish (un très grand succès en Amérique à sa parution en 1928), reprend un thème assez fréquent au cinéma à cette époque : une jeune orpheline sans scrupules cherche à s'introduire dans une famille aisée - ici en faisant échouer habilement le mariage de celle qui lui a accordé l'hospitalité (pour mieux prendre sa place il va de soi).

Dans l'extrait que j'ai retenu, elle vient de raccrocher après avoir été enfin demandée en mariage : on entend le hautbois un peu interrogatif (elle doute, à ce moment-là), puis le plan suivant montre une cathédrale. C'est alors que se déchaîne cette singulière réminiscence, qui ressemble beaucoup à du Strauss du type Frau ohne Schatten, lyrique mais sombre et paroxystique.

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Voilà de quoi annoncer un mariage tempêtueux, ou la menace de la perte du bonheur qui résonne jusque dans la marche nuptiale. Peut-être aussi quelque chose comme un Dies irae qui appellerait la justice immanente devant la forfaiture à l'origine de l'union.
C'est un exemple de musique subjective, qui exprime les sentiments de celui qui la perçoit et non la teneur réelle de la musique qui devrait être jouée et entendue par les personnages. On a pour projet de revenir sur cette question à partir des premiers exemples musicaux de musique subjective - car il en existe bien avant le vingtième siècle, et avant même le romantisme.

D'une manière générale, la musique élégante de Frederick Hollander est toujours très présente en fond dans ce film, jamais sirupeuse ni ostentatoire à l'exception de ce moment. Rien de particulièrement génial, mais de la belle ouvrage efficace et nettement plus équilibrée que la moyenne - pas d'excès.

Le film lui-même n'est pas mon objet, mais signalons tout de même aux amateurs qu'il s'agit d'un drame dont les recettes tirent sur le film noir, du côté de la manipulation (et de la focalisation sur le personnage néfaste, qui n'est même pas sympathique). Pas de soin particulier de l'image, qui est dans le très beau standard de ces années : une belle palette de gris, pas de relief ou de profondeur spécifiques (l'image commence souvent à s'aplatir à partir de 1950, on cherche moins les profondeurs et les contrastes, plus un cadre avec des angles précis, des décors moins chargés aussi [1]). De très bons acteurs, en particulier Joan Fontaine dont le rôle flatte moins l'anglais superlatif et versatile qu'à l'habitude, et Joan Leslie, d'un grand charisme dans le rôle de l'abandonnée qui serait en principe un faire-valoir pour la noirceur de 'l'héroïne'.
Bref, extrêmement recommandable pour les amateurs de cinéma de ces années, dont on retrouve les qualités standard.

Notes

[1] Evidemment, c'est une généralité : on ne pourrait certes pas faire ce grief à Madame de... par exemple. C'est une tendance qui va en s'accentuant dans le même temps où la couleur triomphe.


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Commentaires

1. Le vendredi 1 janvier 2010 à , par lou :: site

Peut-être aussi quelque chose comme un Dies irae qui appellerait la justice immanente devant la forfaiture à l'origine de l'union

Trahison !? La colère gronde. Nouvelle année.

Toi, tu ne changes pas, tu as l'âge de tes années '50 (jusqu'en 1950 seulement, tu l'as déjà écrit). Au cinéma, je vais plus loin que toi, je suis bon public, mais il est vrai qu'aujourd'hui la production ordinaire est nulle (lexique moderne, on note) alors que les films "mineurs" d'antan sont au moins agréables à regarder.

Bonne année à toi et ne désespère pas d'un Ch'ti, les aïeux, en noir et blanc et muet - surtout qu'ils se taisent !

2. Le vendredi 1 janvier 2010 à , par DavidLeMarrec :: site

Je te le concède : quand on est fossilisé, les goûts ne vieillissent pas. :-)

Ce qui me gêne dans le cinéma plus récent, comme on en avait déjà causé, c'est l'absence de beauté plastique de l'écran, et plus encore la laideur absolue des phrasés. J'ai toujours l'impression que même pour la science-fiction, on cherche à nous faire croire à un documentaire. Donc tout est réaliste, haché, etc.

Alors que le cinéma permet précisément le rêve, puisque les limites sont repoussées par rapport au théâtre ; on pourrait faire en quelque sorte un théâtre surnaturel. Assez peu l'ont exploité, mais Spellbound de Hitchcock est assez réussi de ce point de vue (plusieurs plans sont vus de façon déformée par les personnages, et on a une magnifique séquence de rêve dans des décors de Dalí), ou bien, de façon plus fugace, la fin des Paths of Glory.

Mais ce que j'admire surtout, ce sont la qualité des coloris que permet le noir et blanc maîtrisé (le N&B d'aujourd'hui n'est absolument plus capable de produire cela, et ce depuis la fin des années cinquante), dans le genre de ce que peut faire Litvak. Et puis, cerise sur le gâteau, certains ajoutent en plus une profondeur, un relief, voire beaucoup de sens dans leurs perpectives. Le cas le plus exemplaire, c'est peut-être bien Ophüls, et qui a si mal fini avec Lola Montès - malédiction de la couleur.

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