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La belle Meunière et Le Voyage d'hiver - Goerne / Eschenbach (Pleyel)


Un mot après ce Winterreise de Matthias Goerne et Christoph Eschenbach mardi dernier à la salle Pleyel.

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1. Le mystère Eschenbach

Comme beaucoup d'auditeurs, j'ai toujours été assez circonspect sur Eschenbach pianiste (beaucoup moins, étrangement, vis-à-vis du chef qui a encore plus mauvaise réputation...) : le forte y est toujours dur et cassant, sans que ela soit compensé par une qualité de phrasé ou de coloration particulièrement remarquable.

J'avais cependant beaucoup aimé les liquidités de sa Meunière en novembre, qui avait largement chassé mes craintes.

Au contraire, pour ce Voyage d'hiver, j'ai été assez effaré de constater la mollesse des intentions, la dureté du son, l'outrance des quelques accents (discutables et moches), la quasi-absence de phrasé et même la très faible projection du son du piano. Par-dessus le marché, il ignorait absolument les effets de rubato de Goerne, ce qui a mené à plusieurs décalages assez étonnants, alors que l'intention du chanteur était parfaitement prévisible et lisible.

Visuellement même, Eschenbach avait les épaules prostrées et les coudes bloqués, à se demander comment il était possible de jouer.

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2. Les hypothèses

Pendant tout le concert, je me suis interrogé : pourquoi lui ? Pourquoi avoir choisi Eschenbach ?

=> Parce qu'il est un grand pianiste inspiré ? Non, il existe une multitude de solistes infiniment plus virtuoses, aisés, originaux et célèbres.

=> Parce qu'il est un accompagnateur de qualité ? Justement non, il semblait tout à fait imperméable aux phrasés de son partenaire.

=> Parce qu'il est célèbre ? En effet, chef d'orchestre en Allemagne, aux Etats-Unis, en France, pianiste de musique de chambre avec de grands partenaires, et accompagnateur de Mathis, Schreier, Moser, Fleming et surtout Fischer-Dieskau.
Mais Matthias Goerne remplirait la salle Pleyel (totalement complète ce soir, et quasiment pour la Belle Meunière) même accompagné d'un élève de premier cycle ou de Richard Clayderman. Et Eschenbach est infiniment moins prestigieux qu'un soliste (sans même parler d'Argerich, Grimaud ou Lang) comme Andsnes par exemple.

Alors, pourquoi ? Pourquoi choisir un pianiste qui n'est ni fulgurant, ni complice, ni particulièrement célèbre ? Il doit y avoir au moins 200000 pianistes dans le monde capables de faire mieux dans ce cycle. Je me suis demandé s'il n'y avait pas eu (eu égard à quelques aigus difficiles dans la soirée) une demande de transposition surprise par Goerne, qui aurait rendu le travail d'Eschenbach plus délicat (peu probable, mais possible, il le chante de toute façon plus grave qu'il y a quelques années).

Je crois avoir fini par trouver la réponse en voyant se lever péniblement Eschenbach à la fin du concert, tandis que Goerne se précipite vers lui pour lui faire un énorme câlin consolateur. Il était manifestement en petit santé ce jour-là, et conscient d'avoir partiellement failli à sa tâche (en tout cas Goerne paraissait l'avoir senti).

Ce n'est pas forcément rassurant pour lui, mais ça l'est pour son art (c'est toujours mieux que rien).

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3. Goerne meunier

La Meunière de Goerne était absolument souveraine et bouleversante. Si on cherche à détailler ici aussi les raisons, on peut relever notamment :

=> L'impact physique de la voix, qui remplit et enveloppe jusque dans une grande salle de concert comme Pleyel.

=> La qualité du legato, qui permet dans une oeuvre particulièrement lyrique (bien plus que la moyenne du répertoire de lied), de ménager de superbes lignes.

=> La maîtrise sans limite des nuances dynamiques et des colorations, à partir de cette voix peut-être un peu grise, mais qui semble pouvoir se varier à l'infini.

=> Une forme de prégnance particulière dans l'expression : alors même que la précision de l'articulation n'est pas parfaite, Goerne semble capable de convoquer ce dont il parle devant lui. Pourtant il est précisément si fréquent, même chez d'excellents interprètes, que le texte ne prenne pas réellement vie, reste un objet un peu abstrait (alors qu'il sera, dans le même temps, très nettement articulé et très réussi expressivement)... ici au contraire, une forme de puissante évidence se dégage, une forme d'alchimie très spécifique, à laquelle la maîtrise de la ligne et l'ampleur de la présence vocale ne sont sans doute pas étrangers.

Dans la perspective d'un souvenir désolé (vraiment le chant sans espoir d'un suicidé), d'une vision très noire du cycle, morne et pas du tout véhémente, on peut difficilement monter plus haut.

Il reste bien évidemment toute place pour d'autres lectures (folklorique comme Fouchécourt ou Bär, badine comme Olle Persson, exaltée comme Kaufmann, vengeresse comme Hynninen...).

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4. Goerne voyageur

Déjà entendu en salle il y a dix ans (décembre 2001 au Grand-Théâtre de Bordeaux, lors de sa tournée européenne avec Eric Schneider), la voix s'est effectivement un peu durcie, l'aigu devenait compliqué (mais négocié avec un art parfait) à deux ou trois reprises. Il faut dire aussi qu'on ne peut pas remplir Pleyel comme un oeuf à l'exemple d'un petit théâtre à l'italienne ! Mais le rayonnement vocal et le pouvoir de suggestion n'ont pas diminué (ils pouvaient difficilement augmenter en revanche).

Si j'y ai été un peu moins sensible, c'est sans doute que dans l'intervalle, j'ai (trop) écouté et joué ce cycle, si bien que je ne me serais pas déplacé si je n'avais été terrassé à ce point par la Meunière.

Il faut aussi dire que le choix d'un Winterreise très lent, un constat désolé quasiment sans action, ne me convainc pas tout à fait. Contrairement à la Meunière qui contient verbalement un récit cohérent et musicalement une succession de chansons strophiques (le texte peut suffire à faire le lien), les contrastes du Winterreise ne prennent sens que si on les rattache à une narration qui est un peu elliptique dans les poèmes de Müller (de toute façon réordonnés par Schubert).

Dans ses précédentes versions (pas forcément celle avec Graham Johnson en 1997, qui était intense mais plus lisse, plus homogène, et plus proche de cette soirée à Pleyel même si la voix était alors plus "claire"), que ce soit en concert ou dans le disque de 2003 avec Brendel au Wigmore Hall, Goerne avait habitué à une lecture très contrasté, où il déployait à l'extrême sa palette dynamique, et créait l'événement dans la musique.

Ce mardi, on entendait davantage une lecture façon Hotter, une tristesse un peu plus uniforme, comme un récit a posteriori plutôt que vécu. Bien plus aboutie que Hotter évidemment (qui reste beaucoup plus "vocal" et considérablement moins inventif), mais ce n'est pas une vision parvient totalement à me convaincre à ce jour.

Cela dit, je ne fais que préciser pourquoi je suis (légèrement !) moins séduit que pour sa Schöne Müllerin ou ses précédents Winterreise : dans les faits, la soirée était tout de même franchement formidable, car les mêmes vertus énoncées pour sa Meunière subsistaient...

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La seule réserve réelle du concert était l'état d'Eschenbach, qui n'a produit qu'un accompagnement très timide, en deçà de la partition (et bien sûr de son collègue qui faisait paraître l'écart presque scandaleux).

Les lutins lui souhaitent en conséquence un prompt rétablissement et feront quelques mantras stockhauseniens à son intention.


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Commentaires

1. Le lundi 5 mars 2012 à , par 808

bonjour
j'ai moins été sensible à la mauvaise prestation de eschenbach... il était certes terne (et semblait malade ou au moins fatigué en effet) mais je n'ai pas le souvenir qu'il ait été "à côté" ; il a vraiment "mauvaise réputation" ? comme pianiste je veux dire ? je ne connais que son cycle de sonates de mozart des années 60 (datage approximatif) que j'aime bien.
pour continuer à parler de l'accessoire (car goerne était formidable, c'est bien le principal) j'ai un peu honte de le dire mais j'ai vraiment été dérangé par les bruits divers issus de la salle (toux, fauteuils qui grincent) ; est-ce grave docteur, suis-je à ce point névrosé, une cure de pierre schaeffer est-elle préconisée ?

2. Le mercredi 7 mars 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour !

Sa déconnexion d'avec Goerne était quand même spectaculaire à certains moments :
=> le piano ne faisait jamais écho aux phrasés du chanteur, même lorsqu'il reprend le même thème ;
=> les effets (accents, crescendos...) n'étaient pas simultanés, l'un les faisait et pas l'autre ;
=> lorsque Goerne élargissait des fins de phrase, Eschenbach poursuivait a tempo.

J'avais déjà vu des pianistes égarés (qui avaient de la difficulté à mettre les notes, à suivre le chanteur...), mais jamais comme cela un pianiste indifférent à ce qui se passe chez le chanteur...

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Pour la réputation, il a celle (complètement fondée) de faire du forte moche, dur et cassant, rien de plus grave que cela. Du point de vue de la musicalité, je trouve souvent ça plus convaincant, si on prend les disques avec DFD, que Moore, Barenboim ou Brendel.

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Il y avait effectivement un peu plus de bruit (pas à ce point non plus) que dans les concerts de lieder habituels, mais la salle était considérablement plus remplie ! Il est très rare d'entendre du lied dans une salle aussi vaste et aussi densément peuplée. En plus Pleyel réverbère beaucoup les bruits.

En termes de gêne sonore, on était largement en deçà d'un concert normal, à mon avis. Ca s'entend davantage à cause de la petite source sonore, c'est tout.

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En revanche, écouter Schaeffer n'est pas forcément judicieux, après on s'interroge sur la tonalité des néons et de la soufflerie au lieu d'écouter ce qui provient légitimement de la scène.

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