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Sabotage

Quand les boutiques commencèrent à s’illuminer et que la nuit lui parut assez noire, il se dirigea vers la place du Palais-Royal en homme qui craignait d’être reconnu, car il côtoya la place jusqu’à la fontaine, pour gagner à l’abri des fiacres l’entrée de la rue Froidmanteau, rue sale, obscure et mal hantée ; une sorte d’égout que la police tolère auprès du Palais-Royal assaini, de même qu’un majordome italien laisserait un valet négligent entasser dans un coin de l’escalier les balayures de l’appartement. Le jeune homme hésitait. On eût dit d’une bourgeoise endimanchée allongeant le cou devant un ruisseau grossi par une averse. Cependant l’heure était bien choisie pour satisfaire quelque honteuse fantaisie. Plus tôt on pouvait être surpris, plus tard on pouvait être devancé. S’être laissé convier par un de ces regards qui encouragent sans être provocants ; avoir suivi pendant une heure, pendant un jour peut-être, une femme jeune et belle, l’avoir divinisée dans sa pensée et avoir donné à sa légèreté mille interprétations avantageuses ; s’être repris à croire aux sympathies soudaines, irrésistibles ; avoir imaginé sous le feu d’une excitation passagère une aventure dans un siècle où les romans s’écrivent précisément parce qu’ils n’arrivent plus ; avoir rêvé balcons, guitares, stratagèmes, verrous, et s’être drapé dans le manteau d’Almaviva ; après avoir écrit un poëme dans sa fantaisie, s’arrêter à la porte d’un mauvais lieu ; puis, pour tout dénoûment,

voir dans la retenue de sa Rosine une précaution imposée par un règlement de police, n’est-ce pas une déception par laquelle ont passé bien des hommes qui n’en conviendront pas ?

Honoré de BALZAC, Gambara (début), 1837.

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Balzac joue ici un bien mauvais tour à la littérature. En l'espace d'un paragraphe, le voilà qui ruine complètement une veine romanesque tout entière. Pour le plaisir d'une pointe réussie, le voilà qui théorise et affadit une schéma de coup de théâtre qui a pourtant servi beaucoup d'écrivains de première classe après lui.

Je n'ai pas vérifié les dates de traduction et de communication au public français de la Perspective Nevski de Gogol (1835) au public français, mais il n'est pas assuré du tout que Balzac l'ait lu avant la rédaction de Gambara.

Cette figure de la femme idéale et timide, descendue du Ciel et suivie dans la rue, qui se révèle une fille au sens le plus dégradant (et dans les établissements les plus miteux), se trouve - pourtant longtemps après que Balzac l'eut éventé - traité sans trop d'ironie par les romantiques tardifs et les décadents : c'est l'un des ressorts du Collier de Budda (1883) de Camillo Boito (où la créature est réellement décevante, avec de surcroît un début d'intrigue de type fantastique) ou, sous une forme atténuée (une actrice légère et vénale) dans Bruges-la-Morte de Rodenbach (1882).

Le ressort existe aussi, pernicieusement inversé, chez le plus âpre Barbey d'Aurevilly (La Vengeance d'une femme, publication 1874), puisqu'il s'agit cette fois de la découverte d'éléments de noblesse chez une créature dont rien d'élevé n'était attendu.

Il faut dire que ce n'est rien de plus qu'une leçon autour de la notion élémentaire l'habit ne fait pas le moine, mais démontré avec une intensité tout de même supérieure à l'adage.

... et Balzac, dans le cadre d'un récit romanesque, qui devrait respecter ce genre de constructions et de stratagèmes, et qui en use lui-même, nous démonte froidement tout cela. Heureusement qu'on ne lit pas la littérature dans l'ordre où elle a été écrite, et que la plupart des lecteurs de Gambara auront lu Gogol et Aurevilly auparavant.

Pour ne rien arranger, le voilà qui poursuit, enfonce le clou et comble la mesure :

Les sentiments les plus naturels sont ceux qu’on avoue avec le plus de répugnance, et la fatuité est un de ces sentiments-là.

Manière en plus d'accuser son lecteur. La décence de l'écrivain n'était plus ce qu'elle avait été, déjà en 1837.


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