Carnets sur sol

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Gustav MAHLER – Symphonie n°2, « Zombies »


De retour du concert de l'Orchestre de l'Opéra de Paris, avec au programme la Deuxième de Mahler.

Ce devait être un grand moment quasiment garanti, et ce le fut : un orchestre de cette trempe, avec son directeur musical, et dans une acoustique favorable. La grande salle de Bastille est idéale pour le symphonique, pas de sècheresse, pas de réverbération, pas d'impression d'éloignement... le son est direct, spatialisé, proportionné. Or, dans Mahler, la dimension acoustique est capitale, vu l'impact physique de la musique. Une salle floue ou saturée peut réellement diminuer son impact.

La direction de Philippe Jordan exaltait, chose assez rare, les nuances délicates de sa partition (sans amoindrir la dimension formidable de la musique) ; des phrasés soignés et éloquents (et riches en portamenti viennois), des équilibres très réussis. Le son d'orchestre n'est pas forcément impressionnant en soi, mais la solidité de l'ensemble force le respect, et seconde, plutôt que l'hédonisme du moment, une belle architecture sur la durée – alors qu'il ne s'agit pas d'une lecture tendue.

Julia Kleiter (soprano) avait pour elle le volume et la projection, si pas le brillant (ce qui rend sa voix douce et attachante la prive ici un peu de rayonnement), mais la partie est de toute façon minuscule. Michael Schuster (alto) demeure fidèle à elle-même : la voix n'est pas phonogénique (banale, assez grise), mais en salle, elle soutient avec autorité le texte, et le grain un peu rude disparaît dans la distance.

Il y avait un seul problème : le Chœur de l'Opéra. J'ai hésité à acheter mon billet pour cette raison : entendre hurler l'apothéose me réfrénait un peu. J'ai parlé souvent de mes traumatismes avec le chœur de Radio-France (1,2, et plein d'autres)... or le Chœur de l'Opéra repose sur les mêmes principes. Ce n'est pas très grave habituellement : les parties chorales presque n'occupent jamais l'essentiel d'une œuvre lyrique, et elles sont même souvent très courtes. Par ailleurs, leur écriture plus franche, réclamant moins de ductilité, de virtuosité et de nuances qu'un chœur d'oratorio, ne réclame pas forcément beaucoup plus – et quasiment tous les chœurs d'opéra permanents sont moches. (D'où mon extase lorsqu'on les remplace par Accentus ou Les Éléments, mais c'est une autre histoire.)

Les membres de ces chœurs sont extrêmement compétents, mais sont recrutés sur des qualités de solistes, dotés de voix très riches, très puissantes, capables d'êtres entendues en solo à Bastille. Le problème est que ce n'est pas vraiment ce qu'on attend d'un chœur, qui est forcément audible du fait du nombre, et que les harmoniques très riches rendent l'ensemble dur et cassant, voire tout de bon agressif.

Et dans de l'oratorio comme ici... Au début, j'ai été frappé par la nuance plutôt mezzo piano que pianissimo inscrite sur la partition, mais les timbres étaient beaux, nul signe de contrainte ou de détimbrage. Mais voici qu'arrivent les grands éclaits : « Bereite dich », « Auferstehn, ja auferstehn wirst du », et pour finir « zu Gott wird es dich tragen ». Et alors, les voix se couvrent, le métal s'entrechoque, le tonnerre gronde, les caveaux s'entr'ouvrent...

mais point de résurrection. Aucune clarté : quand ils montent, ils font un bruit d'enfer (je n'avais jamais, même pour Lady Macbeth de Mtsensk, entendu Bastille saturer complètement comme cela, aux confins du supportable), mais les timbres ne s'illuminent pas, bien au contraire ; toutes les harmoniques du médium de chaque voix fusent pour soutenir les aigus, et on entend fourmiller les résonances discordantes de cent cinquante voix verdiennes, pour un effet aussi terrifiant que du Ligeti.

Chacun semble complètement « planté dans le sol », comme disent les profs de chant, et n'ont assurément aucune envie d'ascensionner. Non, ce n'est pas un élan vers le Ciel que célèbre cette résurrection, c'est le cri désespéré des damnés hors des tombes décloses.

Bref, il m'a manqué quelque chose. C'est la première fois que j'ai l'impression qu'il manque la fin, même après avoir épuisé des dizaines de versions au disque (avec des chœurs plus ou moins engageants). Par ailleurs, ils faisaient tellement de bruit qu'on n'entendait vraiment plus rien d'autre que leurs voix tonitruantes, l'orchestre à pleine force était quasiment inaudible.

Mais à part ces quelques secondes (essentielles), c'était superbe.


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David Le Marrec


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