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Récital à 5 d'opéras français rares — Minkowski


Sous le titre fédérateur « Le romantique opéra français », les Musiciens du Louvre proposaient un récital au programme original, mêlant airs d'œuvres-cultes, airs célèbres d'œuvres moins jouées, raretés… et même une première audition française (en tout cas à l'échelle des vivants) de Pierre de Médicis de Poniatowski.

Comme on pourrait en écrire des pages, je vous renvoie à ce parcours complet. Et me réserve quelques points de détail.

Entendre Meyerbeer en vrai permet de mesurer à quel point, au début des années 1830, la nouveauté a dû être absolue. La qualité de l'orchestration, en particulier – dans l'air très belcantiste « Robert, toi que j'aime » que je n'ai jamais aimé jusqu'ici, j'ai été absolument fasciné par la diversité des coloris qui s'intègrent, sans ostentation, progressivement au discours vocal.
Bien sûr, la séquence autour de Robert (invocation & procession de l'acte III, et air de l'acte IV) était musicalement très intense, le sommet émotionnel (et compositionnel) du concert. Le plus impressionnant tient à ce que la personnalité de Meyerbeer ne tient pas à des « formules » particulières, comme la plupart des compositeurs restés célèbres (avec tel ou tel tour harmonique ou mélodique), et encore plus parmi ses contemporains : c'est plutôt la diversité des moyens qu'il est capable de convoquer au service de son théâtre qui fait sa spécificité.


¶ L'air de Poniatowski (prince et ténor de niveau professionnel, à ce qu'il paraît) ne constitue pas la découverte du siècle : simple scène de type récitatif-cantilène-cabalette, dont les limites sont un peu incertaines (beaucoup de petites sections viennent s'insérer à l'intérieur même de la cantilène et de la cabalette), mais dont le langage musical n'a rien de particulièrement saillant. Très fonctionnel dans le genre vocal, quelque part entre le belcanto et le grand opéra.
Ne négligeant rien du spectaculaire, l'air convoque toutes les ressources possibles des situations paroxystiques (la mère morte, la rivalité avec le frère) et des conventions musicales. C'est l'occasion de découvrir l'orgue de la Philharmonie, dû aux ateliers Riger, dont le plein jeu, très rond, a quasiment la chaleur des jeux d'anche… une sorte de néoclassicisme français, très prometteur.


Les Musiciens du Louvre passent avec une aisance déconcertante d'un style à l'autre (c'est même un peu rude, lorsqu'il faut souffrir la superficialité de l'Ouverture de Raymond de Thomas, juste après la grande séquence Robert !), et en exaltent très bien les couleurs. Je n'y sens pas, ce soir-là, le petit embourgeoisement romantisant qui affleure certains soirs, tout le monde semble très empressé de jouer.

¶ Je n'ai jamais été des inconditionnels de Julie Fuchs (qui chante vraiment très bien, mais dont je trouve la voix un peu dure et la diction trop lâche pour un format aussi léger), et je retrouve mon indifférence dans sa Manon qu'elle a dû mainte fois présenter en concert. En revanche (cela augure-t-il d'une évolution à rebours de l'habitude ?), en Minna et en Lakmé, quelle clarté suprême, chantant avec souplesse, naturel et focalisation des parties relativement basses… le tout culminant dans son Isabelle de Robert, où la voix enfle spectaculairement sans rogner sur ses qualités de léger… La plus belle leçon de la soirée.

Nicolas Courjal impressionne sinon évidemment beaucoup dans tous ses rôles : c'est davantage le grain spectaculaire de la voix et l'ampleur très généreuse qui touchent que le détail de l'expression, très simple et droite, mais le charisme est puissant, vraiment. On n'entend pas souvent des basses à la fois pourvues d'un tel naturel et de sa saine exploitation — souvent, plus les basses sont dotées, moins leur émission est propre.

¶ J'aurais moins à dire sur Stanislas de Barbeyrac (toujours très bon, mais la salle ternit un brin son timbre par rapport aux dernières fois où je l'ai entendu… cela dépend aussi des airs) et Marianne Crebassa — pas du tout monde genre de voix, mais j'admets complètement sa valeur, et elle sonne plus fruitée en vrai, même si la diction demeure moyenne… le volume qui sort d'un si frêle physique est assez spectaculaire.

Florian Sempey est lui aussi l'incarnation exacte d'un style à la mode dont les avantages sont à discuter : l'émission, largement assise sur ses graves, est robuste et toujours sonore… en revanche, à force de couvrir, non seulement la diction souffre un peu, mais surtout la voix finit par se brider. Dans les éclats de l'air de Julien de Médicis, il lui est impossible d'augmenter le volume en même temps que l'orchestre, si bien que ses aigus, qu'on pourrait attendre énormes avec une voix aussi solide, restent à la même puissance et sont totalement couverts par l'orchestre (si bien qu'il est impossible de déterminer s'il chante, sauf à observer sa bouche). Et être couvert par l'orchestre d'une cabalette, c'est quand même fâcheux. Au demeurant, c'est le seul grief objectif qu'on peut lui faire, le reste est affaire de style et de goût personnel.

Soirée assez étourdissante en tout cas, on en ressort avec la jubilation de n'avoir entendu quasiment que de la très bonne musique, et interprétée avec un panache plutôt euphorisant.

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J'emprunte le programme à Erik Polyeucte :

19 février 2015
Giacomo Meyerbeer (1791-1864), Les Huguenots : Nobles seigneurs, salut (Urbain 2)
Christoph Willibald Gluck (1714-1787), Iphigénie en Tauride : Quel langage accablant… Unis dès la plus tendre enfance (Pylade 3)
Pierre-Louis Dietsch (1808-1865), Le Vaisseau fantôme, Récit, romance et duo : Quel que soit le courroux… Par les vents promenés (Troïl 4, Minna 1)
Giacomo Meyerbeer (1791-1864), Robert le Diable : Voici donc les débris… Nonnes, qui reposez (Bertram 5)
Giacomo Meyerbeer (1791-1864), Robert le Diable, Procession des nonnes
Giacomo Meyerbeer (1791-1864), Robert le Diable : Robert, toi que j’aime (Isabelle 1)
Ambroise Thomas (1811-1896), Raymond ou Le Secret de la Reine, Ouverture
Georges Bizet (1838-1875), Les Pêcheurs de perles : C’est toi, toi qu’enfin je revois !… Au fond du temple saint (Nadir 3, Zurga 4)
Hector Berlioz (1803-1869), La Damnation de Faust : Maintenant… Devant la maison (Méphistophélès 5)
Léo Delibes (1836-1891), Lakmé, Duo des fleurs (Lakmé 1, Malika 2)
Joseph Poniatowski (1816-1873), Pierre de Médicis : Asile auguste et solitaire… Mère adorée (Julien de Médicis 4)
Étienne-Nicolas Méhul (1763-1817), Joseph : Vainement Pharaon… Champs paternels (Joseph 3)
Jules Massenet (1842-1912), Manon, Air du Cours-la-Reine : Suis-je gentille ainsi (Manon 1)
Giuseppe Verdi (1813-1901), Don Carlos : Elle ne m’aime pas (Philippe II 5)
Jacques Offenbach (1819-1880), Les Contes d’Hoffmann : Vois sous l’archet frémissant (Nicklausse 2)
Jacques Offenbach (1819-1880), Orphée aux Enfers, Duo de la mouche (Eurydice 1, Jupiter 4)
Jacques Offenbach (1819-1880), Le Voyage dans la lune, Ballet des flocons de neige (Introduction, Les Hirondelles bleues, Polka, Galop final)
Charles Gounod (1818-1893), Cinq-Mars : Par quel trouble… Nuit resplendissante (Marie de Gonzague 2)
BIS Jules Massenet (1842-1912), Cendrillon : Lorsqu’on a plus de vingt quartiers! (Madame de la Haltière 6, Noémie 1, Dorothée 2, Pandolfe 4)
BIS Arthur Honegger (1892-1955), Les Aventures du Roi Pausole, Trio du baiser (Aline 1, Le Page déguisé en fermière 3, Mirabelle déguisée en prince 2)
BIS Jacques Offenbach (1819-1880), Orphée aux Enfers, Galop
Julie Fuchs, soprano 1
Marianne Crebassa, mezzo-soprano 2
Stanislas de Barbeyrac, ténor 3
Florian Sempey, baryton 4
Nicolas Courjal, basse 5
Ewa Podleś, contralto surprise 6
Les Musiciens du Louvre Grenoble
Marc Minkowski, direction


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Commentaires

1. Le mardi 24 février 2015 à , par Corinne Blusols

Bonjour Monsieur,

Merci de votre compte-rendu passionné sur cette soirée qui m'a également enthousiasmé et euphorisée surtout avec le dernier bis et la musique du cancan!

J'ai particulièrement adoré le baryton dans cet air de Poniatowsky que je ne connaissais absolument pas. À son propos je vous trouve dur car de là où j'étais(haut parterre), je trouvais la voix particulièrement puissante pour réussir à couvrir tout un pupitre de cuivres jouant fortissimo. (Qui n'est pas donné à toutes les voix..)
L'accoustique n'ai peut-être pas égale partout dans cette nouvelle salle...
Je suis Sempey depuis deux ans et je le trouve en constante progression, le barbier à bastille était sublime.

Le duo avec de Barbeyrac était aussi superbe.

Les voix de femme me touchent moins mais le tombée de Crebassa est somptueux

Merci de partager vos opinions avec nous, c'est à chaque fois un plaisir.

En espérant vous croiser dans une de nos belle salle parisienne

Bien cordialement

Corinne

2. Le mardi 24 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Bienvenue Corinne,

Merci pour cet écho !

Sempey était vraiment totalement couvert depuis le deuxième balcon (premier rang, pourtant). Mais j'ai remarqué que la direction de l'émission avait beaucoup d'impact pour cette salle : lorsque les chanteurs étaient derrière l'orchestre, on les entendait beaucoup mieux parce que le son ne s'engouffrait pas sous les balcons… et je devine que c'était l'inverse pour ceux au parterre ou au premier balcon face.

Néanmoins, la question de l'épanouissement du timbre et de la constance du volume reste un sujet de frustration pour moi, le concernant.


En espérant vous croiser dans une de nos belle salle parisienne

C'est une chose qui peut arriver très facilement.

À bientôt donc !

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