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Quand les mots empêchent de penser


Le nouvel earworm de l'été.

Tandis que le monde va comme il va, la France met ses voisins dans la bonne humeur en inaugurant une jolie polémique à caractère estival, parfaite pour meubler les JTs de l'été où il est bien sûr défendu de parler de ce qui se passe à plus de 50m d'une plage ou d'un bouchon. Et de manière plus générale de parler de choses importantes : les guerres et les tendances du monde ne peuvent pas s'exercer pendant le mois d'août, c'est bien connu. Après la tradition antique de la trêve hivernale, elles sont suspendues par le concept plus récent d'aveuglement estival.

Et quoi de mieux que de passer l'été à causer de tenues de plage, surtout si cela permet de faire semblant de parler politique (car on est des gens sérieux, tout de même). La corrélation entre attentats (par des fumeurs de spliff et buveurs d'alcool) et tenue religieuse constitue déjà un biais assez surprenant, et plutôt déplaisant – les mêmes qui recommandent en façade de ne pas faire d'amalgame proposent le meilleur raccourci entre une pratique religieuse active et ostensible (dont on peut au demeurant discuter les préceptes autant qu'on veut) et la destruction de la société au nitrate d'ammonium.
Mais que les hommes politiques soient de mauvaise foi et les journalistes complaisants en y donnant un écho superflu pour vendre du papier, il n'y a pas là grande nouveauté.

En revanche, ce qui n'est pas une nouveauté non plus, mais entre davantage dans les attributions habituelles de CSS, c'est l'usage des mots. Le vocable burkini est repris par tous, et guère interrogé. Or :

¶ Le mot est un néologisme très adroit (quelle juxtaposition !), mais il ne reflète pas du tout la réalité du vêtement. Il s'agit d'une combinaison de plongée avec un foulard un peu bouffant, des manches un peu amples ; dans la rue, ça ressemblerait à une chemise et un vêtement amples pour femme, avec un foulard par-dessus. Alors que la référence à la burqa suggère qu'il s'agit de cacher l'entièreté de la femme (et, fait déterminant, son identité en supprimant le visage), on a simplement affaire à un vêtement à manches longues.

¶ Qu'il soit conçu, acheté et porté en revendication religieuse, très certainement, et là encore, il peut y avoir matière à débat (en France, la liberté d'expression religieuse dans l'espace public, garantie par la loi de 1905, est de plus en contestée pour pousser la pratique vers l'espace privé). C'est néanmoins, en l'état actuel, parfaitement légal – cette tenue, dans la rue, sorte de chādar moulant (voire de simple association chemise ample / pantalon léger ou moulant), ne ferait même pas tourner la tête. Elle devient choquante manifestement par contraste avec ce que l'on attend d'une tenue de plage (il doit assurément faire chaud là-dessous, a fortiori avec les couleurs souvent sombres !), et d'une certaine façon indécente à l'envers, puisque éloignée de la norme. [Et indécent jusqu'à ce qu'on lui attribue de causer des violences, qui n'auraient jamais eu lieu si l'on avait pris des photos de gens dénudés plutôt qu'habillés ?]

¶ Le plus gênant, c'est que le mot est repris en chœur par tous ceux qui commentent la chose, pour ou contre, sans la moindre explicitation ou mise à distance. Ce qui suppose, si l'on est pour, l'affirmation de la nécessité d'occulter les femmes (des filles, pouah), et si l'on est contre, une infraction à la loi sur le voile intégral (et donc, qu'on a pour soi Dieu et mon droit).

¶ Pour couronner le tout, on peut lire des articles entiers, écouter des émissions d'une heure, sans que l'origine du négologisme soit jamais indiquée. Ce qui est important, tout de même, considérant le biais qu'il induit, suggérant non pas une légitime pudeur, mais l'occultation complète de la femme dans l'espace public.
D'après ce que j'ai pu trouver, le mot n'est à l'origine ni le fruit d'une prescription religieuse, ni l'effet d'une description hostile : il s'agit tout simplement d'un nom de marque déposé en 2006 par une styliste australienne d'origine libanaise (« burkini » et « burqini »), donc d'un nom délibérément marquant (et même légèrement catchy), qui ne cherchait pas la précision du concept mais plutôt la facilité de l'appropriation. Elle avait d'ailleurs commencé en proposant le hijood (soit « sweat à foulard »), autre très joli néologisme tout aussi imprécis – c'est un hoodie sans hood, précisément…

Il y a donc bien un projet religieux dans la tenue, mais on ne réprouverait pas la même chose dans la rue ou porté par quelqu'un qui ne voudrait pas montrer son corps pour des motivations évangélistes ou personnelles, ce qui revient à remettre l'équité entre les fragiles mains de l'interprétation des symboles. Non pas pour ce qui est fait, donc, mais pour ce que cela pourrait éventuellement signifier.

Si l'on passe le sujet totalement futile — a-t-on le droit de laisser les femmes bronzer ou se baigner trop couvertes, sérieusement, les épidémies se succèdent en Afrique de l'Ouest, les régimes stables du Proche-Orient menacent d'imploser, le patrimoine mondial est systématiquement détruit par des illuminés, nos alliés bombardent des hôpitaux, les enfants meurent dans les fabriques de tissu bangladaises, la Corée du Nord fourbit ses ogives, il n'y a plus de saisons… et c'est l'urgence du moment ? —, c'est un débat assez passionnant. Quelle est la place de la norme dans une société (et spécifiquement une démocratie, donc garantissant les droits individuels tout en obéissant aux tendances de l'opinion majoritaire), quelle coercition exercer sur le libre arbitre, quel est aussi le contour du consentement (comment prouver que ces femmes qui se disent volontaires ne le seraient pas ?), quelle place donner au symbole dans l'exercice des libertés (se couvrir serait permis, sauf motivation religieuse à établir ?)…

Je n'ai pas forcément de réponse à tout ça – et plutôt partisan de laisser les gens tranquilles en ne s'embrouillant pas dans une série de coercitions contradictoires –, mais il serait tellement plus facile de s'en occuper, même sans retirer la mauvaise foi, si l'on utilisait simplement des termes exacts et dépourvus de trop grands biais.

À part ça, c'est un joli nom de marque, félicitations.


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Commentaires

1. Le dimanche 21 août 2016 à , par Diablotin :: site

Ah oui, le débat horripilant de l'été, suivi de loin et sur une plage ;-) où il ne sévissait pas. Mais, sur la plage voisine, chère au cour des pianophiles, l'interdiction a été de mise, en effet... Après tout, si certains ont envie d'être la risée de nos voisins européens, pourquoi pas ? La presse US s'est bien moquée, aussi... Le passionnel n'étant jamais rationnel, inutile d'épiloguer, mais ciel ! Que les français sont crispés !!!

2. Le jeudi 25 août 2016 à , par malko

Crispés sous un camion.

3. Le vendredi 26 août 2016 à , par antoine

Pourtant le distinguo est facile à effectuer : les moches en beurkini, les autres en string ou rien et pis c'est tout!

4. Le vendredi 26 août 2016 à , par DavidLeMarrec

C'est en tout cas fascinant sur le caractère totalement fluctuant dans l'espace et le temps de la notion d'indécence, qui ne se limite donc pas à l'exposition de parties corporelles socialement discrètes. Chasser les jupes longues et les maillots couvrants reste quand même plutôt une exception à l'échelle du monde et de l'histoire, mais ça montre bien que la dichotomie couvert / découvert ou l'invocation d'une décence naturelle, voire de l'hygiène ne constituent absolument pas un paradigme unique pour comprendre les représentations de la décence…

Je ne suis pas vraiment enchanté de la nature (ni des arguments…) du débat, mais ça incite agréablement à la méditation (si on ne cède pas à la fureur en entendant le grand n'importe quoi déversé dans nos oreilles).

Sur ce, je vous laisse, je dois aller recharger mon lance-roquette avant d'aller au marché, la sécurité avant tout.

5. Le vendredi 26 août 2016 à , par antoine

En droit la situation n'était pas tenable et le Conseil d'État ne pouvait que sanctionner, un peu comme si on interdisait la variété de m... sur les ondes avec soulèvement de la masse de sourds qui polluent l'hexagone!

6. Le vendredi 26 août 2016 à , par antoine

En droit la situation n'était pas tenable et le Conseil d'État ne pouvait que sanctionner, un peu comme si on interdisait la variété de m... sur les ondes avec soulèvement de la masse de sourds qui polluent l'hexagone!

7. Le samedi 27 août 2016 à , par Olivier

Bonjour,

Quelques pistes et références sans débat.

C'est en tout cas fascinant sur le caractère totalement fluctuant dans l'espace et le temps de la notion d'indécence, qui ne se limite donc pas à l'exposition de parties corporelles socialement discrètes.

Histoire de la pudeur de Jean-Claude Bologne
De mémoire, ouvrage au style universitaire, mais avec une distinction entre la pudeur et la décence.

Je ne suis pas vraiment enchanté de la nature (ni des arguments…)

Les arguments sont-ils nécessaires? puisque C'est écrit, et entre autres:
"O Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des Croyants de serrer sur elles leurs voiles!
Cela sera le plus simple moyen qu'elles soient reconnues et qu'elles ne soient point offensées. Allah est absoluteur et miséricordieux."
Le Coran. Sourate XXXIII.Verset 59.
Traduction Régis Blachère chez G.P. Maisonneuve et Larose.1966

En droit la situation n'était pas tenable et le Conseil d'État ne pouvait que sanctionner,
1- la fabrique du droit-Une ethnographie du Conseil d'Etat par Bruno Latour
Connaissances juridiques nécessaires. Ouvrage dense et édifiant.
2-Richie par Raphaëlle Bacqué.
Une biographie d'un conseiller.

8. Le samedi 27 août 2016 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir !

Concernant le droit, oui, même sans notions élémentaires, c'était de toute évidence un abus : les maires en question on fait un travail de législateur en réformant tout seuls la loi de 1905 et en interdisant les signes religieux (enfin, certains) dans l'espace public – ou de chiromancien de barnum, prévoyant des troubles non avérés à l'ordre public. Les termes des arrêtés qui bannissent les tenues contraires à la laïcité sous-entendent une version de la laïcité (neutralité absolue de l'espace public) qui n'est pas celle de la loi française (ni d'aucune autre, je crois).
Le pompon est atteint lorsque lesdits maires, chargés d'appliquer l'a loi, font de la désobéissance civile – en général, on le fait pour défendre un droit menacé, pas pour revendiquer celui de discriminer ses concitoyens.

À mon avis, toute la partie juridique est limpide : les maires produisent délibérément des arrêtés illégaux pour faire parler d'eux, se faire bien voir de leur électorat ou, dans le meilleur des cas, susciter un débat. Mais il n'y a pas vraiment de doute sur le fait qu'en l'état, ils n'avaient aucun fondement.

--

De mémoire, ouvrage au style universitaire, mais avec une distinction entre la pudeur et la décence.

Certes, la pudeur est personnelle et la décence publique, mais on en revient un peu aux mêmes termes : il est rare que ce soit le trop-plein qui soit visé, sauf dans les quelques lieux sacralisés – garder son manteau dans une salle de classe ou son couvre-chef dans une église pour les messieurs, dans une synagogue pour les dames. Surtout dans un lieu ouvert, où les rares règlementations concernent essentiellement le manque.

Cela dit, oui, il s'agit d'une pure convention dans tous les cas.

--

Les arguments sont-ils nécessaires? puisque C'est écrit, et entre autres:
"O Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des Croyants de serrer sur elles leurs voiles!
Cela sera le plus simple moyen qu'elles soient reconnues et qu'elles ne soient point offensées. Allah est absoluteur et miséricordieux."
Le Coran. Sourate XXXIII.Verset 59.
Traduction Régis Blachère chez G.P. Maisonneuve et Larose.1966

Par arguments, je visais les arguments de l'interdiction, qui corrèlent explicitement chez plusieurs maires les risques de meurtres sur la voie publique et le port de combinaisons de bain inhabituellement couvrantes…

Les arguments sur le port du voile sont en revanche plus complexes. Oui, le texte du Coran s'apparente souvent à une législation directe, et dont le contenu n'est pas toujours plaisant, mais :

¶ Il existe des contradictions dans le texte, des énoncés diversement clairs aussi (la façon de prosodier le texte peut changer son sens), ce qui rend le propos plus flottant qu'il n'y paraît en extrayant un verset précis (même si, souvent, le verset qui abroge est le plus radical).

¶ La tradition est celle de l'interprétation, et lire le Coran sans les interprétations, c'est comme lire la Torah sans le Talmud, l'Ancien Testament sans le Nouveau, on passe à côté de la norme réelle dispensée aux croyants, qui n'est pas forcément celle des textes (certaines incitations à la violence, de toute évidence très concrètes à l'époque de l'Hégire, sont à présent interprétées de façon très symbolique). Sans m'être intéressé de près au sujet, le voile n'est pas unanimement recommandé comme une nécessité par tous les courants actuellement (d'ailleurs les versets concernés ne sont pas clairs sur la nature du voile, justement).
Il suffit de lire les arguments pour valider la militarisation des moines pour se rendre compte que, quelle que soit la nature du texte sacré de référence, c'est surtout l'usage qui est déterminant !

¶ Enfin et surtout, un sujet déjà abordé quelquefois sur CSS, il n'est pas raisonnable de se figurer que les croyants vont appliquer un texte aussi ancien (et par bien des aspects au minimum démodé) sans esprit critique ni libre arbitre. C'est postuler que l'idéologie prévaut toujours sur la conscience, ce qui est quand même un cas très minoritaire Dieu merci.

Même si ce n'est pas vraiment le sujet actuellement, je crois qu'au contraire, il y a énormément de discussion en cours sur la question de la nécessité ou non du voile, d'un point de vue religieux. C'est plutôt sa signification (modestie, pudeur, décence, à la romaine en somme) qui et assez claire.

9. Le dimanche 28 août 2016 à , par malko

DLM :
les maires produisent délibérément des arrêtés illégaux pour faire parler d'eux, se faire bien voir de leur électorat ou, dans le meilleur des cas, susciter un débat. Mais il n'y a pas vraiment de doute sur le fait qu'en l'état, ils n'avaient aucun fondement.


Vraiment ?

Si, à Nice, la procession en hommage aux victimes avait dû croiser un groupe de baigneuses en birkini, aucun risque de trouble à l'ordre public ?

10. Le dimanche 28 août 2016 à , par DavidLeMarrec

Tu es un peu dans le raisonnement de type ticking bomb, qui suppose des situations jamais observées pour justifier une législation d'exception : les dates et lieux ne coïncident pas, et ces baigneuses ne se déplacent pas en groupe au milieu des rues avec des bannières noires, elles viennent comme les autres en famille avec le mari ou les enfants…

Plus important, il y a erreur sur le principe du trouble à l'ordre public : il ne peut pas être utilisé pour dire aux gens de rester chez eux parce qu'ils risquent de se faire bolosser. Vous allez vous faire victimiser, restez chez vous. (Étendu à d'autres catégories, on voit ce que ça donnerait : interdiction aux noirs de sortir dans les quartiers blancs et aux blancs de sortir dans les quartiers noirs, aux femmes en jupe de sortir sans un homme, aux enfants de jouer dans les aires de jeu pour ne pas susciter l'envie des pédophiles, etc.)
On parle de femmes isolées, pas de groupes de contre-manifestants… le trouble à l'ordre public est un ressort exceptionnel lorsqu'il y a des dangers de mouvement de foule, pas parce qu'une femme va se baigner en tenue excentrique à des dizaines de kilomètres du lieu d'un attentat quinze jours plus tôt. Ou alors ça revient à dire que toute personne susceptible d'être agressée doit rester chez elle pour ne pas fatiguer la maréchaussée.

Bon, et tout ça supposant qu'il y ait un lien de nécessité entre le port d'un maillot et la commission de crimes de masse, donc je veux bien en rediscuter si on me montre des images de burkini® sur les berges du Tigre ces jours-ci, le fond politique du truc n'étant pas mon objet de départ.

11. Le lundi 29 août 2016 à , par malko

C'est une présentation lénifiante des intentions et des enjeux.

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