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Les plus beaux débuts de symphonies – III : Nielsen n°1


Débuter une œuvre en étant captivé. C'est parfois à cela que tient l'adhésion ou le dégoût : une fois interpellé, on écoute vraiment.

L'objet de cette série est, en plus de donner envie d'écouter, d'essayer d'approcher le pourquoi – pourquoi sommes-nous intrigués ou émus par cet instant-là ?

Précédents épisodes :
I : Jan van Gilse, Symphonie n°2
II : Sibelius, Symphonie n°5




Nielsen 1

[[]]
Orchestre National de la Radio Danoise,
Michael Schønwandt (Naxos).
Une version pleine d'allant pour commencer, tirée d'une des plus belles intégrales.
Avec tout le mouvement pour pouvoir disposer du contexte.




a) Quelques repères

Nielsen naît en 1865, la même année que Sibelius. Lorsqu'il début sa symphonie, en 1890, il est au milieu de sa vingtième année et dispose déjà de deux projets symphoniques, une Rhapsodie symphonique (le titre ne semble pas de lui ; conscient de ses limites, il n'a pas très activement cherché à la faire jouer) et un projet de symphonie sur le programme « Tu viens de la terre ; tu retourneras à la terre. »

La Symphonie n°1 est quant à elle achevée en 1892, et créée en 1894. Les commentateurs y décèlent l'influence de Brahms (patente si on fait prédominer les cordes !), de Schumann (pour le plan, quoique ce soit moins évident), de Beethoven n°5 (modèle emporté d'un squelette rythmique prédominant, et pour laquelle il se passionnait à ce moment-là – il en avait récrit le premier mouvement de mémoire !), de Grieg, et même de Berlioz (cette entrée en accords insolents comme les Brigands d'Harold en Italie !). Pour autant, ce qui frappe d'abord est bel et bien la singularité de cette musique ; sa couleur harmonique, ses équilibres orchestraux originaux (contrebasses assez mélodiques), le contour sinueux (mais direct) de ses mélodies, l'originalité de ses étagements rythmiques (binaire / ternaire, goût de la syncope…).



[[]]
Orchestre Philharmonique Royal de Stockholm,
Gennadi Rozhdestvensky (Chandos).
C'est sur cette version, très bien articulée et captée avec beaucoup de clarté (tirée elle aussi d'une des meilleure sintégrales, malgré ses tempi assez retenus), que je vais m'appuyer pour commenter le détail de ce commencement. Les minutages s'y réfèrent.



b) Pas à pas

♦ 0'00 à 0'07 : Un accord d'ut majeur qui ouvre cette œuvre en sol mineur : quadruples cordes aux violons, altos et violoncelles (donc effet d'arpège, doubles cordes jouées en deux fois, et les cordes à vide de l'alto et du violoncelle qui résonnent plus fort, plus pur). Tous les bois, plus les cors, sont également présents.
Le premier motif, aux premiers violons et violoncelles (puis premiers violons et altos), est noté martelé à chaque note, ses rythmes pointés respirent (silence au lieu du point), et ponctuent deux fois trois grands accords. Entrée d'emblée farouche, d'emblée saisissante : l'articulation est très appuyée, la progression des accords crée un élan, le contraste entre les deux pupitres qui font le thème et le reste de l'orchestre qui ponctue installe une forme de contexte dramatique.

♦ 0'08 à 0'12 : Nouveau motif (quinte descendante puis descente chromatique) aux violons et altos, doublés par le hautbois dans le médium grave et la première clarinette dans le suraigu (pour la quinte), puis par les premiers flûte, hautbois et basson (pour la descente chromatique). Ces changements dans les doublures apportent des variations d'éclairage qu'on ressent instinctivement plus que distinctement : les cordes gagnent ainsi en chaleur, ou en éclat, pour chaque partie du thème qui alterne.
Pendant ce temps, les violoncelles et contrebasses empruntent le chemin inverse, une gamme chromatique ascendante. C'est-à-dire que tandis que la mélodie descend, le soubassement de la symphonie monte de façon inexorable. Effet très dynamique (et, là encore, assez théâtral).

♦ 0'13 à 0'17 : Les quintes descendantes (violons I, violons II, flûte I) deviennent des octaves descendantes (donc plus grands sauts), avec des syncopes (le premier temps de la mesure n'est pas frappé). Simultanément, lente progression harmonique des autres bois, et palpitation des cors et altos (vraiment la signature la plus marquante de ce début de symphonie), qui agitent encore davantage le discours. En réponse décalée d'un temps, les violoncelles et contrebasses font aussi de grands sauts descendants, mais jamais exactement les mêmes que le thème (septième majeure, neuvième majeure, septième mineure…), un geste qui répond et imite, sans produire du tout le même effet !

♦ 0'18 à 0'28 : Tout se suspend, sans cesser d'avancer : triolets aux violons I dans le suraigu (doublure des hautbois), sur la même note (et réponse des autres cordes, en triolets également, avec effet d'agitation), tandis que les clarinettes, bassons, cors et trompettes, bientôt rejoints par trombones et timbales, descendent lentement la gamme en accords. Tension maximale, qui poursuit sa progression au lieu de se figer.

♦ 0'29 à 0'44 : Résolution. On cite à nouveau le premier motif mélodique, mais pour déboucher sur quelque chose de nouveau, sur trémolos discrets de violons II et altos. Motif court et rapide des bassons (ascendants puis descendants) auquel répond une mélodie sinueuse de la clarinette, tout de suite redistribué en un nouvel alliage : basson et clarinette au motif court, hautbois I à la mélodie.

♦ 0'45 à 0'58 : Ce matériau mélodique passe aux violons I (doublés par la flûte I) et en écho aux violons II (doublés par le hautbois I), tandis qu'apparaissent des tuilages de cor, les doubles cordes en trémolo des altos, une ligne plus mélodique des violoncelles, le retour des contrebasses (sur une ligne de basse distincte), rapidement tout l'orchestre est sollicité pour la fin de cette première partie.

♦ 0'59 à 2'10 : Thème B. Le tempo est abaissé, moment de solo pour les bois comme les aime Nielsen. On n'entend d'abord que les descentes chromatiques lentes de la flûte II et de la clarinette II, tandis que le hautbois I joue une mélodie un peu dégingandée, mais plus vive. Rejoints par le reste des bois, puis par les cordes (figures d'accompagnement en triolets aux violons II et altos), cela finit par s'accélérer (retour des batteries de cors-altos du début), évoluer de façon ardente, rappeler le motif martelé initial (et ses grands accords), avant la reprise de l'exposition (on rejoue depuis le début, puis on enchaînera sur le développement).

Tout cela est un peu touffu ; voici les principales remarques ci-dessus sous forme visuelle. En cliquant simplement dessus, vous pouvez lire les partitions annotées en grand dans un nouvel onglet.

1)
nielsen 1

2)
nielsen 1

3)
nielsen 1
 
4)
nielsen 1

5)
nielsen 1




c) Principaux procédés

Petit essai de synthèse à présent : pourquoi ce moment est-il aussi marquant ?

¶ Ses premiers instants claquent vraiment, même dans les versions lentes, grâce à ces doubles cordes et à ce thème martelé.

Sa couleur varie sans arrêt : aussi bien grâce aux solos de bois qu'aux doublures – on a vu que, même pour une seule phrase musicale, elles varient beaucoup. Les violons sont doublés par la flûte pour deux mesures puis par le hautbois avant de revenir à la flûte, etc.

¶ Plus subjectivement, la grâce de ses thèmes secondaires cabossés mais élégants, un peu dansants mais comme arythmiques, me séduit beaucoup.

¶ Malgré la variété des figures et des motifs thématiques, la tension ne se relâche jamais : d'abord grâce à l'harmonie (le « dur » de la musique, le plus difficile à expliquer de façon non technique, l'enchaînement « grammatical » des accords), très tendue et vraiment personnelle, mais aussi par des procédés orchestraux plus faciles à remarquer, comme ces basses qui montent par demi-ton, ou qui font des sauts dissonants (septième, neuvième), ces figures rapides de basson, et bien sûr ces accords répétés qui palpitent aux cors & altos (véritable signature de ce début). Cette accumulation de procédés avive considérablement cette aube – emportée –  de symphonie.



d) Un mot de discographie

La discographie des symphonies de Nielsen est riche de réussites nombreuses, que son retour en grâce au disque (et, plus partiellement, au concert) a considérablement augmentées durant ces trente dernières années !

Une liste à peu près chronologique des intégrales parues :
∆ Jensen-Frandsen-Grøndahl-Tuxen
∆ Bernstein-Ormandy
∆ O. Schmidt
∆ Blomstedt I
∆ Berglund
∆ Chung-N. Järvi
∆ N. Järvi
∆ Thomson
∆ Rozhdestvensky
∆ Blomstedt II
∆ Salonen
∆ Leaper
∆ Kuchar
∆ Bostock
∆ Schønwandt
∆ Vänskä
∆ Saraste
∆ C. Davis
∆ Gilbert
∆ Oramo
∆ Storgårds
∆ P. Järvi

Je peux renvoyer à cette notule et à ses commentaires pour un survol général, mais depuis 2012, pas mal de parutions, et de mon côté, la suite (et fin) de l'écoute de toutes les intégrales publiées, ainsi que l'évolution, à l'usage (et par le temps) de mes goûts… C'est toujours un point de départ pour caractériser un peu les tendances de chaque intégrale.
    À mon sens, N. Järvi, Rozhdestvensky, Schønwandt, Vänskä, Saraste, C. Davis ou P. Järvi peuvent se fréquenter sans restriction.
    Bernstein-Ormandy, Blomstedt I (Radio Danoise) et Leaper, passionnants, pourront causer des réticences pour des raisons techniques (réponse de l'orchestre et prise de son), Blomstedt II (San Francisco) des objections stylistiques (les cordes prédominent beaucoup, lecture très brahmsienne), tandis que Berglund, Oramo ou Storgårds, tout à fait luxueux, ne font peut-être peut-être pas sentir autant d'urgence que les premières intégrales citées, qui ont tout à la fois pour elles.
    Pour terminer, si jamais il faut mettre en garde, je trouve Salonen glacial (très peu de couleurs et de contrastes, aussi bien de son fait que de la prise de son), Thomson mal capté (son très flou chez le Chandos de la mauvaise époque), et de même pour Chung-N. Järvi (prise BIS excessivement métallique), Kuchar en deçà des qualités instrumentales du reste de la discographie, Bostock souffrant d'un son d'orchestre extrêmement épais, Gilbert assez littéral, comme indifférent. Ce ne sont pas (à part Bostock qui m'avait vraiment paru assez hors style, plutôt du type Giulini-dans-Bruckner) de mauvaises versions, mais dans le choix pléthorique qui existe désormais, il ne me paraît pas essentiel de s'y frotter. Elles ont néanmoins leurs partisans, il est tout à fait possible que je sois passé à côté de leurs qualités (de même que beaucoup médisent de Blomstedt I en s'arrêtant superficiellement aux vilaines couleurs orchestrales et à la mise en place plus fébrile).

Dans la Première, beaucoup de réussites et plusieurs écoles.
→ Ceux qui vont vite et « claquent », comme N. Järvi ou Saraste.
→ Ceux qui privilégient la poussée, comme Vänskä, Schønwandt, Leaper ou Rasilainen (hors intégrale).
→ Ceux qui travaillent plutôt le détail des strates et la couleur des masses, comme Previn (hors intégrale), Blomstedt I (il faut se faire à la réalisation modeste de la Radio Danoise de l'époque, mais le propos est passionnant et met en valeur la modernité de l'écriture), Rozhdestvensky, C. Davis , Storgårds ou Oramo.

Et on pourrait ajouter :
→ Les sombres : Bernstein, Leaper, Storgårds, P. Järvi.
→ Les lumineux : Saraste, Rasilainen, Oramo.
→ Ceux qui le jouent comme du Brahms : Blomstedt II, Bostock.

Pour ce début, j'ai sélectionné les deux plus intéressantes pour ce qui est de la mise en valeur des qualités de l'exposition, Schønwandt et Rozhdestvensky. Sur l'ensemble de la symphonie, j'aime tout particulièrement, en plus de ces deux-là, Saraste, Vänskä, Blomstedt II (la seule où l'option brahmsienne fonctionne pleinement), N. Järvi, Oramo, Rasilainen…



Amusez-vous bien !


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Commentaires

1. Le samedi 28 septembre 2019 à , par hutz

Bonjour et merci pour cette série !
Il semble que les extraits audio ne fonctionnent pas.

Cordialement,
F.

2. Le dimanche 29 septembre 2019 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Mr. Hutz !

Merci pour cette alerte… J'ai pourtant testé les extraits audio comme toujours, mais en effet, il y avait un problème de chemin, j'ai dû copier une mauvaise version du fichier html !

C'est résolu. Merci beaucoup, c'est effectivement utile pour cette série encore davantage que d'ordinaire…

3. Le dimanche 29 septembre 2019 à , par Benedictus

Curieux, ce que tu dis en discographie. Depuis que j'ai réécouté Berglund / Royal du Danemark, je n'écoute plus que lui (les strates, les couleurs, les transitions: c'est pour moi assez parfait, avec en plus une captation extraordinaire.)
Du coup, j'ai un peu abandonné mes précédentes références, Davis / LSO (c'est surtout l'image orchestrale très ample-tradi qui a fini par me lasser) et Vänskä (très lisible mais très linéaire et d'expressivement assez neutre, un peu à la Denève: idéal pour découvrir, mais un peu frustrant à la réécoute.)
Quant à P. Järvi, pas écouté en entier mais grosse, grosse déception: le son est terne et opaque, et surtout la direction m'a paru d'un sérieux rébarbatif (aucun humour dans le 2, aucune exultation dans la 4) et donne souvent l'impression d'être passé en pilotage automatique.

4. Le lundi 30 septembre 2019 à , par DavidLeMarrec

C'est très bien, Berglund, mais étant la dernière intégrale que j'aie écoutée, je n'y ai pas trouvé de plus-value qui change mes habitudes (contrairement à Rozhdestvensky, malgré la lenteur). Je n'avais pas été si impressionné par la captation.

P. Järvi, ça dépend des symphonies : la 5 et la 6 sont exceptionnelles, vraiment d'une lisibilité, d'une logique implacables. Dans les autres, effectivement, on perçoit son moindre intérêt ou sa moindre adéquation ; pas très urgent, et la captation RCA actuelle est comme toujours un peu grise, oui. Très belle intégrale tout de même, mais devant l'offre abondante, pas une priorité.

Davis / LSO, trop large pour moi aussi, je n'y reviens pas, mais c'est assez inattaquable comme compréhension et mise en valeur de cette musique.

(Il faut voir aussi que, mes goûts me portant particulièrement sur les quatre premières, voire les deux premières, je suis très sensible à ceux qui les réussissent, et Berglund n'y est pas particulièrement acéré.)

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