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De Hamlet à Hamlet IV

Début de l'étude des dissemblances d'avec le texte-source. Ce qui demeure. Le statut du spectre.


4. Changements par rapport à la source

a) Ce qui demeure
Notons en premier lieu quelques conservations notables, à savoir le miroir et la scène de l'illustre avec commentaire pictural, ce qui nous vaut une grande confrontation dramatique au III entre Hamlet et sa mère.

b) Le statut du spectre

Le prince Hamlet, amer et soupçonneux depuis son entrée, donc au moins depuis la mort de son père, n'apparaît pas moins beaucoup moins névrotique que chez Shakespeare, puisque, bien que plus mesuré dans ses paroles, il semble moins froidement lucide - au vu de son amour dépourvu de calcul, ce qui n'est pas tout à fait le cas chez l'original. L'un dans l'autre, le personnage demeure au même niveau de conscience et de folie.
Ce point n'interfèrera donc pas dans notre approche du spectre et de son traitement par Barbier et Carré.

Répétons-nous brièvement : les scènes successives de l'apparition du spectre (à Bernardo et Marcellus avant le lever du rideau, puis à Bernardo, Marcellus et Horatio en I, 2, enfin en présence de Hamlet) sont toutes condensées dans le récit fait sur les remparts et l'unique apparition. C'est un procédé de réduction sans perte majeure très efficace.

Cependant, ce spectre pose problème. Dans les deux textes, il empiète largement sur les prérogatives de Dieu (le châtiment des âmes), sans que l'on puisse très bien savoir qui le mandate – Dieu, diable ou esprit jaloux venu seul ?

Chez Shakespeare, on ne sait jamais la part de délire et de bienfaisance du spectre. Il nous reste simplement le tableau final : résultat de la vertu, du délire, de la politique, de la communication impossible, de la justice intégrale qui ne laisse personne indemne ? Les réactions de Claudius sont ambiguës sans être révélatrices, celles de Gertrude sont tout autant habitées d'inquiétude pour le fils, de culpabilité du remariage, que d'un hypothétique remords meurtrier. Le trouble peut naître aussi bien de la gangrène interne au palais et à tout pouvoir qu'à la discorde qu'y font naître les propos irrévérencieux du prince, qui, incapable d'assumer l'idée de la finitude du père, préfère voir le trône s'effondrer sur lui plutôt que d'accepter la vue d'un successeur, fût-ce lui-même.

Chez Thomas, au contraire, les apparitions répétées du spectre, jusqu'au moment public du couronnement – dans des circonstances très étonnantes, au vu de la timidité traditionnelle de ces bêtes-là –, ne laissent pas planer de doute sur son identité. (Excepté la réplique "me soustrait aux feux d'en-bas", à nouveaux ambiguë : Enfers dans le sens de lieu de séjour des âmes, ou de lieu d'expiation des crimes? On sait que malgré l'idée du Jugement Dernier, on a tendance à représenter l'enfer comme un lieu de villégiature immédiat.) De la même façon qu'à la pompe nuptiale succède la mélancolie du prince, de la même façon que la marche du sacre est superposée à la musique spectrale des remparts dans l'ouverture, Thomas joue surtout sur l'impact dramatique que peut revêtir une apparition spectrale chez les romantiques.
L'onirisme de l'atmosphère est privilégié à la réflexion sur l'inspiration politique : nous avons là une situation terrible, qui conduit à leur perte les personnages les mieux intentionnés avec les autres. On ne cherche pas le flou shakespearien – chez notre ami de Stratford-upon-Avon la question centrale repose sur la folie de Hamlet et la nature du spectre (vision, pur esprit, esprit maléfique ?). Le désir de subversion chez le sage prince n'apparaît pas ici, notamment en raison de la suppression de ses principales victimes, les courtisans (nous en parlerons plus loin, pas de panique).
Ici, la dynamique est plus linéaire - mais très efficace -, nous avons non pas un rêveur devenu vengeur (presque un don Quichotte, d'un certain point de vue...), mais un jeune homme vigoureux, rempli d'amertume, peu à peu investi par un spectre qui le vide de sa substance initiale (l'amour) pour l'initier à la politique et faire survivre le père à travers l'enfant – afin de l'arracher, par-delà la mort, à la peur panique de sa finitude ! La représentation de la dynastie dans tout ce qu'elle a de plus cruel, en somme, et que résume admirablement la phrase conclusive, si on masque un instant sa signification amoureuse : Mon âme est dans la tombe, hélas – et je suis roi !. Qu'on imagine un instant que la tombe puisse être celle du père... une âme vendue, non au démon, mais à la lignée monarchique. On répond donc à une autre question que celle posée par Shakespeare, bien plus sujette au relativisme, et encore plus complexe.

Qu'est-ce qui permet d'être aussi soupçonneux sur ce spectre vengeur ? A mon sens, la clef réside dans ce quatrain :
Ecoute : c'est lui que l'on fête,
C'est lui qu'ils ont proclamé roi !
Mon diadème est sur sa tête
Et nul ne se souvient de moi.
(Au passage, c'est vrai qu'ils sont vilains, ces vers !)
La préoccupation du spectre est manifestement de perdurer sur terre au-delà du délai alloué par Dieu, et la musique de circonstance, si utile (cf. épisode II), révèle bien là où le bât blesse. La musique à ce moment précis est très révélatrice, amère et rageuse, et la superpostion des trompes du festin sur les sons spectraux des remparts se montre une trouvaille exceptionnelle d'éloquence dramatique. (En plus, le matériau est très loin d'être vilain.)

David - serfviteur


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1. Le dimanche 5 février 2006 à , par DavidLeMarrec

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