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Guy Môquet ou Il y a erreur sur la personne

Nous pensions bien ne jamais parler d'un tel sujet, tellement dans le vent, de surcroît le jour même de sa commémoration organisée, et qui pour tout dire a tendance à nous indifférer - un symbole, ni plus ni moins qu'un autre.

Mais la remarquable émission menée par l'homme qui croyait que la forme symbolique des champignons indiquait leur comestibilité nous a à la fois passionnés et beaucoup amusés.


Il apparaît en effet dans cette émission que, si l'on en croit ce que les supérieurs du jeune ont confessé (alors que lui avait tenu bon...), les tracts distribués par ces militants était, en bonne logique, dirigés contre le capitalisme, visant spécifiquement le Royaume-Uni et épargnant un peu l'Allemagne en vertu du pacte que l'on sait.
Les arrestations de communistes par le gouvernement Daladier étaient antérieures aux actes de résistance, et même aux premiers affrontements militaires dans les Ardennes, de surcroît.

Ce qui signifie, si tout cela est exact, que Guy Môquet n'a jamais été résistant, simplement un distributeur de tracts anticapitalistes, par-dessus le marché assez accommodants avec l'Allemagne.

Cela signifie aussi que Guy Môquet n'a jamais été patriote, au contraire même - il distribuait les tracts du parti, en harmonie avec les directives de l'URSS.

Vaste blague, assez drôle, que l'icône de réunion nationale ne soit, en fin de compte, assimilable de près ou de loin à aucune valeur transversale autre que le communisme.




Aucune ? Pas tout à fait. En nos temps de paix locale, le héros entreprenant fait peur. Et il nous faut bien reconnaître que CSS et ses lutins ne peuvent adhérer à la louange de ces faits de résistance qui ont assassiné les pauvres mobilisés allemands du fond de leur province - quel qu'en soit le but, il y a gêne. En cela, CSS a beau se défier de cette tendance de son temps, sans doute que nous y participons - le héros prêt à mourir et à faire mourir dérange, et sans doute à juste titre.
Si bien, et c'est ici que nos chemins se séparent d'avec notre temps, que la victime devient le nouveau héros - celle qui incarne le pire et qui, au cas où, doit être sanctifiée afin de rassurer le quidam qui se sussurera que, même en cas de déveine, il pourra se confectionner un nom par sa seule passivité souffrante. [Je vois déjà l'attirail christique ressorti, mais non, même si le lien indirect avec la psychologie collective est évident, il y a chez le Serviteur Souffrant une acceptation préalable à la Passion.] Avec maint effet pervers sur la morale d'esclave qui en résulte, où l'on se refuse à valoriser le risque, pour exalter la souffrance involontaire comme une vertu - rassurante, alors qu'il ne s'agit que d'un état de fait regrettable, pas de l'expression d'une force morale comme peut l'être un choix.

En cela, Guy Môquet, otage exécuté injustement, selon une rétribution sans rapport avec ses actes, qu'il n'a pas recherchée mais simplement supportée, est exemplaire - et, du fait de sa jeunesse et du contenu fort consensuel de sa lettre, parfaitement emblématique.




Précisément, autre gêne de la part de CSS que le contenu de cette lettre. Ou, plutôt qu'une gêne, un trouble. Car elle ne contient rien - rien d'autre que de l'affect. Aucune valeur morale n'est exprimée clairement, si ce n'est par l'objet même de la lettre - un certain attachement à la famille. Pour le reste, des banalités touchantes, mais peu utiles à l'édification des jeunes têtes, on le craint. Et il s'agit encore moins, on s'en doute, d'une réflexion profonde sur l'engagement, ses enjeux, ses implications.

En fin de compte, on propose là de l'émotion à l'état pur, la jeunesse face à la mort injuste et absurde, mais guère de contenu. Un paquet parfait, sans doute, pour ratisser en temps d'élection, mais dont l'utilité peine à se faire sentir de mon côté.

Par ailleurs, inutile de tirer sur l'ambulance, cette lettre n'a rien de répréhensible non plus - si l'on excepte l'exaltation de la victime qui l'accompagne (mais, en biaisant, le personnage est étrangement présenté comme un actif résistant communiste patriote). Un symbole un peu consensuel, un peu fade, pas très explicite, légèrement détourné, avec peu de contenu. Môquet n'y est pour rien et, ma foi, ça ne nuira pas à grand monde.

Simplement, l'émission de Brice Couturier éclaire tout cela de façon très stimulante, aussi bien sur le plan de la culture historique que sur celui de l'exploitation opportune du symbole par la politique.




Faute de temps, CSS n'est pas en mesure de proposer mieux aujourd'hui, et se désole un peu d'ajouter à la surinformation sur le sujet. Mais tout de même, l'amusement de la discordance entre le symbole et son contenu historique réel, qui ne comporte en vérité aucun des attributs avancés pour mettre en valeur cet épisode, a été le plus fort. Et comme CSS a l'émerveillement facile, tant pis pour vous, vous en profitez malgré vous.

On tâchera de faire mieux pour une prochaine Revue de Toile.


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Commentaires

1. Le mardi 23 octobre 2007 à , par Inactuel :: site

Je suis en phase avec vous, Cher David !
D.

2. Le mardi 23 octobre 2007 à , par Kia

Et pour bien rire sur ces récupérations:

http://www.dailymotion.com/video/x3a482_polemiques-guy-moquet-les-reponses_politics

3. Le mardi 23 octobre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Le Monsieur qui présente dit : "Lettre qui avait soulevé le coeur de Nicolas Sarkozy". Attention aux expressions figées. :-)


Sinon, Kia, merci de ne pas t'essuyer les pieds sur le Parti Communiste tant que ses parents ne l'ont pas retrouvé, ce n'est pas charitable.

[Nous rappelons que CSS est vigoureusement réticent sur la question des crucifixions publiques.]

4. Le mercredi 24 octobre 2007 à , par jdm

le héros prêt à mourir et à faire mourir dérange

On aurait pu diffuser Letters from Iwo Jima. Dans le film de Clint Eastwood, il n'y a pas de héros. "Ils" savent, mais ils ne sont pas prêts.
Une lettre, une seule, sans images, même reconstituées, c'est plus rassurant.
Devoir de mémoire.
Comme le disait Jean-Jacques Bernard, sur CinéClassic, en présentant Le Père tranquille de Noël-Noël et René Clément : avec tous ces résistants de l'intérieur, on se demande pourquoi on a eu besoin des étrangers pour libérer le pays (cité de mémoire, je ne vérifie pas dans mon DVD). C'est un peu cruel. Le présentateur et critique sourit de la caricature malicieusement dessinée par l'auteur. Et pourtant... on aurait pu également, par devoir de mémoire diffuser Au bon beurre de Edouard Molinaro, d'après un roman de Jean Dutourd.

"Lettre qui avait soulevé le coeur de Nicolas Sarkozy"

... lui qui en a tant soulevés.

5. Le mercredi 24 octobre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Si, si, il y a eu un petit film sur la chaîne parlementaire, manifestement diffusé sur l'ensemble du service public. Pathos pénible pour moi, mais c'est sans doute une déformation de mes goûts.

6. Le jeudi 25 octobre 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Le clip-fiction sur l’exécution de G. Môquet est en effet d’un attendrissement choquant. Je ne comprends pas à quoi cela sert de réchauffer si pathétiquement encore et toujours les mêmes chapitres de l’Histoire : à force, ils attachent.
Notez que nous sommes particulièrement gâtés en ce moment par la télévision, avant-hier, les martyres du lycée Buffon, hier et ce soir, la jeunesse polonaise en pleine seconde guerre du futur pape Jean-Paul II… Si nos voisins et amis d’Allemagne supportent sans se plaindre le poids de leur culpabilité, ici nous supportons nos héros posthumes avec un empressement suspect.

7. Le jeudi 25 octobre 2007 à , par Morloch

Tout cela démontre encore à quel point la seconde guerre mondiale et Vichy est " un passé qui ne passe toujours pas ", et que même la disparition progressive des personnes qui ont vécu ces évènements n'apaise pas le débât.

Il est très difficile de faire de la commémoration consensuelle, Guy Moquet est probablement apparu comme fédérateur, icône quasi-muette de gauche célébrée par un gouvernement de droite. En pensant que les souvenirs de l'époque s'estompaient avec la disparition des témoins.

Mais je ne suis pas d'accord avec l'idée que cette période est de moins en moins bien connue. J'ai le sentiment que la mémoire collective a beaucoup évolué ces 60 denières années quant à la perception de ces évènements : on a tour a tour perçu avant tout la résistance communiste, puis la résistance gaulliste, puis les difficultés de la vie quotidienne, puis la collaboration, puis la déportation et l'extermination des juifs, puis la diversité des mouvements de résistance...

Chacune de ces visions de la France, prise indépendemment, est soit caricaturale, soit incomplète. Par contre, mises bout-à-bout, elles dessinent une époque ambigüe - et dont je suis à chaque fois stupéfait de voir à quelle point elle a été courte, 5 ans ! - et finissent par décrire un paysage sans doute représentatif de ce qu'à été la France de l'époque.

Peut-être qu'au moment où un débât plus apaisé va commencer à être possible, l'erreur du gouvernement a été tout simplement de chercher à diffuser un message simple sur cette époque, auquel personne ne peut croire aujour d hui.

Car même de façon inexacte, sommaire, partielle, idéologique, contradictiore, chacun en France sait aujourd'hui que cette époque est complexe et ne peut se résumer en une icône.


8. Le jeudi 25 octobre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Sylvie Eusèbe :
Le clip-fiction sur l’exécution de G. Môquet est en effet d’un attendrissement choquant. Je ne comprends pas à quoi cela sert de réchauffer si pathétiquement encore et toujours les mêmes chapitres de l’Histoire : à force, ils attachent.

Oui, moi aussi, je suis frappé de la myopie historique qui consiste à ne jamais s'étendre au delà de la Troisième République dans des émissions culturelles télévisées ou radiophoniques (fût-ce sur la chaîne parlementaire, fût-ce sur France Culture), ou alors c'est à la manière de l'émission de Patrice Gélinet, où l'on s'est à chaque écoute surpris, avec Jdm, à trouver des erreurs graves ou des complaisances préoccupantes.


Notez que nous sommes particulièrement gâtés en ce moment par la télévision, avant-hier, les martyres du lycée Buffon, hier et ce soir, la jeunesse polonaise en pleine seconde guerre du futur pape Jean-Paul II… Si nos voisins et amis d’Allemagne supportent sans se plaindre le poids de leur culpabilité, ici nous supportons nos héros posthumes avec un empressement suspect.

Je crois que je préfère de loin la situation française. Le poids porté par les Allemands me semble infini (et absolument injustifié : il n'y a plus grand monde sur pied qui soit responsable de 33...).

9. Le jeudi 25 octobre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Morloch :
Tout cela démontre encore à quel point la seconde guerre mondiale et Vichy est " un passé qui ne passe toujours pas ",

Normal, ne serait-ce que la théorie gaulliste de l'évaporation mystique du corps de la France entre 40 et 44, qui s'affronte aux démarches de Chirac pour la reconnaissance de responsabilité, c'est assez indécidable à mon avis.
Personnellement, je n'aime ni l'une ni l'autre de ces postures - sans pouvoir les blâmer non plus.


Il est très difficile de faire de la commémoration consensuelle, Guy Moquet est probablement apparu comme fédérateur, icône quasi-muette de gauche célébrée par un gouvernement de droite. En pensant que les souvenirs de l'époque s'estompaient avec la disparition des témoins.

Oui, tu as raison. Mais il n'empêche qu'on affabule sur sa résistance, y compris il m'a semblé sur la petite "reconstitution" de la chaîne parlementaire.
Ensuite, qu'on aime les victimes iconiques ou pas, c'est encore une autre chose.


Mais je ne suis pas d'accord avec l'idée que cette période est de moins en moins bien connue.

Quelqu'un aurait dit cela ?

J'ai le sentiment que la mémoire collective a beaucoup évolué ces 60 denières années quant à la perception de ces évènements : on a tour a tour perçu avant tout la résistance communiste, puis la résistance gaulliste, puis les difficultés de la vie quotidienne, puis la collaboration, puis la déportation et l'extermination des juifs, puis la diversité des mouvements de résistance...

Le procès Papon incarnait une sorte d'acmé de tout cela, avec des flots de témoignages extrêmement précieux sur les réalités de la résistance.


Chacune de ces visions de la France, prise indépendemment, est soit caricaturale, soit incomplète. Par contre, mises bout-à-bout, elles dessinent une époque ambigüe - et dont je suis à chaque fois stupéfait de voir à quelle point elle a été courte, 5 ans ! - et finissent par décrire un paysage sans doute représentatif de ce qu'à été la France de l'époque.

Justement, le procès Papon montrait bien combien on ne peut tout simplement pas comprendre à tant d'intervalle ce qui s'est passé. Les mémoires déformées, la dérive des moeurs vers d'autres paradigmes (aujourd'hui, certains gaullistes vétérans peuvent tenir des propos qui sont autrement monopolisés par le FN, et sans être bien sûr suspects d'un quelconque racisme, fascisme ou je ne sais quoi), le monde totalement autre, le moment paroxystique que représente ce passé, etc.


Peut-être qu'au moment où un débât plus apaisé va commencer à être possible, l'erreur du gouvernement a été tout simplement de chercher à diffuser un message simple sur cette époque, auquel personne ne peut croire aujour d hui.

"L'erreur" est beaucoup dire. Pour ma part, je trouve plus cela décalé que vraiment choquant. Ca fleure surtout l'amateurisme. [Et, bien entendu, le côté "parcelles de mémoires" est très agaçant.]

10. Le jeudi 25 octobre 2007 à , par jdm

avec Jdm

David, merci de ta citation.
Pour Maurice Papon, s'il y a un devoir de mémoire, il faudrait rappeler le 17 octobre 1961 * et le 8 février 1962**
* > Gilles Perrault
** >> à Charonne

11. Le vendredi 26 octobre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

David, merci de ta citation.

Je n'y peux rien si tu es compromis dans tes mauvaises fréquentations.

*

Sinon, pour Papon, le sujet est si vaste que je préfère me réserver pour un plus ample développement, surtout qu'on entend régulièrement des bêtises sur le sujet, en tout cas sur la période d'Occupation.

De surcroît, comme c'est un sujet plus que sensible, autant ne laisser traîner une phrase malheureuse qu'accompagnée d'une longue glose...

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