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La politique et le sacré

Ou peu s'en faut.

Entendu, vendredi dernier, Daniel Mesguich, tout récent directeur du Conservatoire National d'Art Dramatique, en appeler à une augmentation des crédits et subventions pour la culture. Chacun prêche pour sa paroisse, c'est bien naturel, et tant mieux si chacun est convaincu de l'importance supérieur de son secteur. Sur les carnets d'avocats, on lit que la justice est première parce qu'elle assure la paix sociale ; sur les carnets d'enseignants, que l'éducation est seule à même de former une société harmonieuse, par l'amont. Et que dire de la santé sur laquelle il est inconcevable de rogner, tellement évidente qu'on l'oublierait ?

S'il fallait absolument se prononcer, CSS penche plutôt pour l'importance primordiale de l'éducation, qui à défaut de donner la santé, peut procurer un épanouissement et une sûreté qui peuvent éventuellement rendre les tribunaux moins essentiels. Mais étant donné qu'aucune de ces institutions n'est parfaite (l'école n'apprend pas à soigner les cancers par la force du mental, pas plus que l'incarcération des analphabètes ne leur apprend à coup sûr à lire), il faut bien entendu soutenir les autres pour que l'équilibre soit à peu près atteint.

Fort bien, et évidemment, CSS ne dira certes pas que la culture est négligeable, ou qu'on peut représenter des opéras sans moyens. [Il est cependant possible d'économiser à tous les niveaux de l'échelle, et ce serait donc plus une réorganisation des dépenses qu'une augmentation des crédits qui serait efficace, mais dans l'attente de réaliser ces réaménagements, il faut bien faire souffrir les chéquiers publics, c'est entendu.]

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Plus que la litanie sur les moyens qui n'est jamais corporatiste, mais toujours quand même un peu de mai 1791 [1], c'est l'analogie choisie pour argumentation qui a froncé notre sourcil serein.

En substance :

Notes

[1] Soit un peu avant juin, si vous avez bien suivi.

Que reste-t-il de Louis XIV ? Pas ses guerres, pas ses conquêtes, mais Versailles, les arts, etc.

Sans juger du parallèle (qu'il a lui-même honnêtement indiqué comme tout à fait criticable), la hiérarchie est-elle si évidente ? Louis XIV aurait-il vraiment été un moindre roi s'il avait assuré paix et prospérité au détriment des arts, n'aurait-il pas au contraire mieux rempli son rôle (à défaut, peut-être bien, de sa gloire) ?

Bien entendu, avec ces raisonnements poussés à leur excès, on en finirait par faire dire que l'Afrique a besoin de céréales et pas d'écoles, ou du moins de culture. Mais la hiérarchie n'est pas si évidente qu'on nous le présente dans cette analogie rapide, et qu'on entend parfois : est-ce que la réussite artistique peut excuser l'échec (ou l'incurie) des missions propres à l'homme politique ? Même si elle assure la postérité...

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Par ailleurs, des choses exigeantes et tout à fait cohérentes sur la question de l'apprentissage du théâtre ou de l'offre télévisuelle dans cet entretien (qui demeure bien entendu un entretien de radio, donc très généraliste et diffus), Daniel Mesguich n'est pas en cause. Mais analogie douteuse - faussement évidente.


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Commentaires

1. Le dimanche 1 juin 2008 à , par licida :: site

"est-ce que la réussite artistique peut excuser l'échec (ou l'incurie) des missions propres à l'homme politique ? Même si elle assure la postérité..."

Y a t-il encore du monde pour en vouloir à Louis II de Bavière?

2. Le dimanche 1 juin 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonsoir Licida ! ;)

Non, mais ses contemporains n'ont pas fort goûté la chose. Justement, il a récolté (un peu) de la postérité, mais en faillant sur ses missions essentielles.

Précisément, doit-on souhaiter ce type de gouvernants ? C'est une vraie question, même si j'incline à penser que l'art, malgré tout, demeure la cerise confite sur le gâteau à étages plus que l'essentiel.

3. Le lundi 2 juin 2008 à , par licida :: site

" doit-on souhaiter ce type de gouvernants ?"

Je ne le pense pas, un gouvernant qui ruine son pays dans les arts, n'est reconnu par la postérité que s'il a eu du flair en la matière: on en veut plus à Louis II parce que, comme tu le pointes, tous ceux qui ont eu à souffrir de son règne sont morts et enterrés et qu'il a eu le bon gout d'être le protecteur de Wagner ou de faire construire de beaux chateaux.

Mais en soi, ce genre de gouvernants n'est pas plus souhaitable que celui d'une junte militaire; d'ailleurs je suis certains que Kim Jong Il est un grand mécène des arts (même asservis à la propagande), je ne suis pas sur que la postérité salue ses choix artistiques et minimise ainsi le fait que son pays ait vécu (espérons... ) dans le Moyen-Age sous sa "présidence".

Tout ça me rappelle une interrogation de Rousseau (ne me demandez pas dans quel livre) qui se demandait s'il tel palais fastueux était beau, nonobstant le fait que des milliers d'ouvriers étaient morts en le construisant et/ou avaient travaillé et vécu dans des situations terrifiantes. Evidemment c'est le retour de la grosse question "le beau est il bon?".

Mais plutot que de partir dans des grandes pensées philosophiques, revenons un peu sur terre. Les Médicis n'ont pas favorisé les arts par simple passion comme a pu le faire Louis II de Bavière, de même pour Louis XIV. Favoriser les arts est un acte politique; pour cela l'art est bien plus que la cerise confite comme tu le dis, il en va du rayonnement culturel et donc du pouvoir d'influence avant tout.

Mais l'art, à l'heure où il est plus que jamais une valeur marchande, permet aussi de soulever des fonds. Quand j'étais en prépa, je me rappelle d'un entretien que George Freche (quel exemple hein!) avait accordé aux éléves de prépa HEC: entre autres trucs interessants, il avait évoqué lle couplet classique de l'habitant se plaignant que telle route aurait du être refaite depuis longtemps, mais qu'au lieu de ça on préferait donner de l'argent à un festival de danse (bref un truc de pd qui sert à rien, quoi). Freche denonçait ici l'illusion d'optique de cet habitant-philistin qui n'avait pas compris que "l'art pour l'art" n'a plus de réalité aujourd'hui; donner de l'argent à un festival de danse c'est le meilleur moyen de le faire se developper jusqu'à avoir une renommée international qui le rendra rentable pour la ville et la region, mais produira aussi de nombreuses externalités positives (au premier rang desquelles l'accroissement du tourisme) qui iront alimenter les finances locales qui permettront de refaire la route.

Bref favoriser les arts n'a jamais été un à coté de la politique, plus qu'un investissement sur la postérité, c'est un outil politique et économique fort (je vais arrêter là, j'ai l'impression de faire une copie de culture G, arrrrrgh!)

4. Le lundi 2 juin 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Mais en soi, ce genre de gouvernants n'est pas plus souhaitable que celui d'une junte militaire; d'ailleurs je suis certains que Kim Jong Il est un grand mécène des arts (même asservis à la propagande), je ne suis pas sur que la postérité salue ses choix artistiques et minimise ainsi le fait que son pays ait vécu (espérons... ) dans le Moyen-Age sous sa "présidence".

Voilà, c'était exactement le sens de mon interrogation sur la justification de l'analogie de D. Mesguich, qu'il semblait sentir comme une évidence.


Tout ça me rappelle une interrogation de Rousseau (ne me demandez pas dans quel livre) qui se demandait s'il tel palais fastueux était beau, nonobstant le fait que des milliers d'ouvriers étaient morts en le construisant et/ou avaient travaillé et vécu dans des situations terrifiantes. Evidemment c'est le retour de la grosse question "le beau est il bon?".

Question qui est à peu près réglée d'avance, il me semble. A partir du moment où l'on pose la question "le beau est-il bon ?", on postule déjà qu'il s'agit de deux concepts distincts...


Bref favoriser les arts n'a jamais été un à coté de la politique, plus qu'un investissement sur la postérité, c'est un outil politique et économique fort (je vais arrêter là, j'ai l'impression de faire une copie de culture G, arrrrrgh!)

Là, effectivement, tu outrepasses allègrement la portée de ma petite remarque initiale, tu inclus la politique culturelle comme outil d'une économie plus générale. Je ne le nie surtout pas : dans ce dont je parlais, il était question d'une politique culturelle par contraste avec une politique générale réussie ou non.

Mais c'est un prolongement intéressant, une fusion façon troisième partie, on sent que tu es bien rodé ! :)

5. Le lundi 2 juin 2008 à , par licida :: site

"une fusion façon troisième partie, on sent que tu es bien rodé ! :)"

A sciences pipo la troisième partie est bannie, on se contente de deux, c'est moins chiant, idem à l'ena; on va donc dire que ce sont mes vieux fantomes khagneux qui me viennent hanter mes copies :o)

6. Le lundi 2 juin 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Vous êtes contaminés par le droit, j'ai toujours pensé que vous étiez des poissons-chats.

7. Le mardi 3 juin 2008 à , par sk†ns

Sur les bienfaits d'une politique culturelle "volontariste" (on pourrait mettre des guillemets un peu partout), cf. notre ami Aymeric :
http://cinquieme.typepad.com/le_cinquime/2008/06/le-conseil-du-bourgeois.html

8. Le mardi 3 juin 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Effectivement ! Ca ne marche pas nécessairement avec le lied d'esthétique dodécaphonique, mais avec de la chanson ou du théâtre, on peut ratisser large avec de l'exigeant si on s'en donne la peine, manifestement.

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