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[comptoir] Tannhäuser à Bordeaux (12 mai 2009)


Un mot sur la représentation. Comme il y a plus urgent à écrire, choses auxquelles on a renoncé ce soir pour se rendre au spectacle, on ne prétend pas en épuiser le contenu, simplement donner quelques pistes (rédigées à la hâte).


Le théâtre

Quel plaisir immense, après les expériences parisiennes, de retrouver un théâtre où l'on entend pleinement le grain des instruments, où l'on perçoit physiquement l'impact des voix ! Il vaut mieux un tiers de format dans ce petit opéra qu'un grand monument qu'on suit comme au DVD dans Bastille... et même à l'Opéra-Comique.

L'oeuvre

L'oeuvre comporte décidément des fulgurances extraordinaires (ensemble génial de la fin du premier acte, stances du Venusberg, récit de Rome...) que les Fées ne connaissent pas. A l'inverse, elle comporte des tunnels considérables, ce qui n'est pas du tout le cas des Fées, tout aussi hétéroclites mais plus équilibrées. L'acte II est, cavatine d'Elisabeth exceptée, une suite sans fin d'accords d'une grande littéralité et de prosodie extrêmement plate, le tout ne modulant à peu près jamais.
Le livret est assez terriblement mal fichu qui plus est, conservant les archétypes wagnériens pour le pire, car il est même impossible de leur prêter des émotions. Des figures statiques rabâchant leur pauvre texte - le rôle d'Elisabeth, qui soliloque en permanence, est particulièrement indigent de ce point de vue.


La mise en scène

La mise en scène de Jean-Claude Berutti est une grande réussite. Sans être excessivement profonde, elle permet à l'oeuvre de se soutenir. Sobriété, très beaux décors (forêt suspendue au I, mansarde boisée au II que les bancs austères transforment en assemblée puritaine, ermitage sylvestre au III), direction d'acteurs soignée et présente, qui permet d'animer certains tableaux sans les déranger.

Ainsi, Wolfram est très souvent présent dans les scènes d'intimité, que ce soit pendant le duo d'amour du II (s'affairant à préparer la salle) ou pendant la prière d'Elisabeth, prostré au pied de la cabane construite entre deux arbres pour abriter la retraite de la sainte.

Tout se déroule dans une société chrétienne contraignante, en développant les thèmes contenus dans la protection d'Elisabeth (qui rappelle la volonté rédemptrice de Dieu à l'acte II, avant d'imiter le Christ en mourant pour sauver le pécheur à l'acte III) et dans l'anathème du pape rapporté par Gilles Ragon (d'ailleurs prononcé avec une voix de ténor de caractère, sans qu'on puisse décider si cet effet comique était tenté par Ragon ou imposé, plus vraisemblablement - ? - par le metteur en scène). Vartan me faisait remarquer combien l'image finale était inspirée de l'Enterrement à Ornans de Courbet, jusqu'à l'homme en bras de chemise au pied de la tombe, jusqu'au chien. Il n'est pas impossible que l'image de cette chrétienté, rédemptrice à moitié seulement, ait inspiré le parallèle au metteur en scène, et dicté cette esthétique précise dans l'ensemble des actes.
Des deux aspects de Wagner (l'amateur d'expiation et le chantre de la liberté du génie), c'est donc la seconde partie qui est exaltée dans cette lecture du personnage de Tannhäuser. Plus un Walther qu'un Parsifal, alors que les deux coexistent et se défendent bien sûr.

Direction d'orchestre

L'Orchestre National Bordeaux-Aquitaine est ce soir proprement transfiguré, digne des meilleurs orchestres professionnels, avec des pupitres très homogènes, un beau son rond, un engagement de leurs meilleurs jours (alors qu'on les entendait un peu égarés dans la vidéo que nous vous procurions il y a quelques jours).
Klaus Weise a encore fait des merveilles de clarté, d'urgence, d'élan, de présence dramatique. Les cuivres, certes éclatants, n'ont rien du gras des mauvais jours, tout simplement excellents. Restent les bois, pas toujours en place, pas toujours juste (les flûtes en particulier posent des problèmes, notamment de timbre très largement parcouru par du souffle...) ; et encore ces problèmes ne surviennent-ils que dans la surexposition du III, et pas dans les autres soli, témoin d'une application réelle.

On a été un peu abasourdi en revanche de noter un nombre très important de coupures... Certes, Klaus Weise, avec sa direction vive et sa présence très concernée, raccourcit le temps... mais il s'aide un peu en taillant sérieusement dans la partition. Parmi les moments de bravoure étrangement sabrés, seules deux stances du Venusberg sont exécutées, et la ritournelle qui précède l'air d'Elisabeth au II a disparu (déjà que je peste lorsqu'elle est supprimée en récital !). Qu'importe, l'oeuvre est déjà longue, elle n'est pas méconnue et l'exécution de Weise a tant de mérites par ailleurs [sans lui, on ne se serait peut-être pas déplacé...] qu'on peut lui tirer son chapeau sans arrière-pensée.

Choeurs

Les Choeurs bordelais de l'Opéra, avec renfort des Choeurs de l'Opéra National de Montpellier, se révèlent dans un grand jour. Le forte est parfois encore un peu dur, mais les piani sont d'une maîtrise absolument remarquables, beaucoup de poésie et de présence. C'est certes bien écrit pour le choeur, mais pas autant que Lohengrin, et la réussite à ce degré n'est pas si fréquente.
Ce n'est pas tout les jours qu'on en dit grand bien, mais ici, les félicitations s'imposent, avec le souhait qu'ils travaillent un peu plus ces qualités que les décibels qu'ils entretiennent à coups de Verdi, nous a-t-on confié, dans leurs entraînements.

Distribution

Sans faille.

Le Wolfram de Levente Molnar est proprement exceptionnel : timbre dense et mordant, un peu sombre, très clairement articulé, capable d'alléger le timbre de façon très pleine, toujours très investi dans une déclamation très vivante. Acteur tout à fait convenable par ailleurs.

Deux autres interprètes se font remarquer, mais davantage par leur présence vocale : Matthew O’Neill (Heinrich der Schreiber), qui tâche dans le même temps d'habiter son texte bien plus que son intérêt ne le vaudrait ; et Sylvie Brunet, avec l'impact physique et la conviction qu'on lui connaît, idéale en Venus.

Heidi Melton est une prise de position sur la nature vocale d'Elisabeth qui peut se discuter : format très dramatique et ample, plus une Ariadne, mais à défaut d'être terriblement électrique, la ligne est très bien chantée, le texte pas trop déformé. C'est en tout cas une interprète qui, si elle préserve un aigu déjà pas toujours juste, peut prétendre à un beau parcours dans les rôles lourds - c'est infiniment plus rond et assuré que Christiane Libor, par exemple, et plus sonore aussi.

Il faut enfin lever nos préventions sur Gilles Ragon ; on l'avait beaucoup aimé en allemand, dans le Thésée au format assez héroïque des Rois de Fénelon. On avait beaucoup souffert de son prosaïsme, de ses modifications de consonnes et de sa recherche du volume dans Werther.
Ici, l'allemand le rend à lui-même (malgré quelques voyelles un peu ouvertes) : le timbre n'est pas très séduisant, mais personnel, et le chant un peu rauque, toujours investi (très belle première stance enjôleuse qu'on n'attendait pas de lui). C'est un Tannhäuser au timbre violent, plus dans la lignée de Ramón Vinay que des lyriques. L'acteur s'est déridé aussi, plus mobile, plus concerné. A l'acte III, il va même jusqu'à rayonner (on songe à Carreras par moment !) sur ses [a] du haut de tessiture.
Incontestablement, il a beaucoup travaillé, et semble très heureux de l'accueil chaleureux du public. Pas séduisant immédiatement, mais vraiment quelque chose qui convainc bien plus, finalement, que les voix américaines mal projetées qui chantent souvent ce type de rôle.

Que des voix bien sonores et des tempéraments (au moins vocaux) sur scène, une très belle soirée.

Petite déception sur Jean-Philippe Marlière (Biterolf), dont la voix semble terriblement vieillie ; apparemment, il y avait ou fatigue exceptionnelle, ou manque d'affinités avec l'articulation allemande, parce qu'en Cithéron ou en Nevers, il y a encore peu d'années, il était admirable dans ses inflexions.

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Le seul regret serait que tous ces talents (car tous les éléments étaient décidément réunis !) ne se soient pas conjugués pour nous donner un Oberon ou petit Marschner plutôt qu'une oeuvrette qui n'en reste pas moins un peu longue.

Mais bravo aux programmateurs pour leur clairvoyance dans la distribution !


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