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Meyerbeer - Robert le Diable & Petrika Ionesco

1. Vidéo

Je découvre (à vingt-cinq ans d'intervalle) la mise en scène de l'enregistrement fameux de Fulton - dont les pirates sont disponibles par intermittence chez les vendeurs officiels. J'avais déjà entendu le son de ces soirées vidéo (avec Rockwell Blake à la place d'Alain Vanzo pour le disque, deux lectures de caractère profondément différent), mais je vois pour la première fois plus que des extraits du visuel.

L'occasion, en disant mon sentiment, de revenir sur certains enjeux de mise en scène de Meyerbeer.

Comme elle n'a jamais été publiée officiellement (c'est-à-dire en rémunérant les artistes), j'indique son existence en libre accès :

en ligne aux lecteurs intéressés.

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Ce que je vois est sensiblement frustrant, par contraste surtout avec l'aspect puissamment évocateur des bandes audio. Néanmoins, je ne trouve pas beaucoup de plus-value à suivre la mise en scène ici :

2. Scénographie

Armures de plates partout (pour un personnage daté entre le XIe et le XIIIe siècle). C'est un cliché habituel dès qu'il est question du Moyen-Age, d'imposer des armures typées Renaissance, mais sur scène, cela a le très grand désavantage d'encombrer la mobilité des chanteurs et surtout de les rendre considérablement plus difficiles à distinguer les uns des autres qu'avec des étoffes.

Le plateau étant nu, on ne voit de surcroît que de la ferraille errante, pas très agréable pour l'oeil. Sans parler du tintamarre afférent.

A l'acte II, c'est différent, on a bien un fond de scène détaillé, mais d'un degré de kitscherie qui n'a rien à voir avec la sincérité du pompiérisme qu'on attribue (à tort d'ailleurs) à Meyerbeer. Le décor évoque davantage les temples extrême-orientaux que les palais siciliens, alors que la mise en scène multiplie pourtant les accessoires "réalistes".

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3. Parti pris

Plus profondément, l'esthétique générale semble plus être fécondée par des visionnages répétés de Ken Russell que par le ton pince-sans-rire caractéristique des livrets de Scribe, à la fois empathique et légèrement moqueur vis-à-vis de ses héros. Le metteur en scène semble vouloir créer de force une atmosphère inquiétante et désespérée dans Robert, qui ne peut pas être tout à fait prise au sérieux au vu du livret. Celui-ci, sans avoir les qualités de second degré des Huguenots, ne laisse toutefois pas la place à une noirceur suffisamment complète (et la musique non plus) pour pouvoir soutenir cette lecture "noire" si elle est trop univoque.

Il suffit d'observer le début du troisième acte. Il n'est pas exceptionnel que les romantiques (mais Meyerbeer et Scribe sont parmi les premiers à le faire) qu'on mêle du comique au tragique le plus désespéré. Mais ici, ce n'est pas seulement un personnage indépendant de l'intrigue (Raimbaud) qui est touché, tel don César de Bazan dans Hernani, ou Fra Melitone dans La Forza del Destino de Verdi.
Dans ce troisième acte, c'est la figure même du diable qui est touchée... un diable des contes médiévaux, qui dupe les faibles et qui peut être lui-même dupé par les esprits forts. En rien un seigneur des ténèbres tout-puissant. Notre Bertram, diablotin parmi d'autres, et soumis à l'autorité central du Mal, tient davantage du démoneau de la légende méridionale du Pont du Diable (on la rencontre par exemple à Montoulieu en Ariège ou à Saint-Jean-de-Fos dans l'Hérault) que du seigneur omnipotent qui gouverne jusqu'aux desseins de Dieu dans le Livre de Job ou le Faust de Murnau.

Toute la façon dont Bertram s'amuse à inciter Raimbaud à boire est vraiment traitée sur le ton de la comédie, et affecte grandement la perception du spectateur sur la gravité de la cérémonie infernale qui s'ensuit. On pourrait attribuer à Scribe (et à un certain nombre d'autres librettistes de l'époque) le goût de cet allègement qu'on prête souvent à Stendhal. Il y a là une réalité assez étendue du goût littéraire français à cette période.

Je suis donc assez dubitatif sur la pertinence du choix de la solennité univoque par Petrika Ionesco.

Le moment qui bénéficie véritablement de ce choix est le ballet, très suggestif, réellement terrifiant et sans vulgarité. Visuellement, de plus, même si la vidéo l'occculte en grande partie par ses gros plans, le faux désordre des trajectoires des danseurs a quelque chose de puissamment plastique.
Je ne crois pas que ce soit volontaire, mais certaines des religieuses damnées, en nuisette-demi-tutu, ne bannissent pas tout à fait le sentiment de distanciation du reste de l'oeuvre (qu'on peut de toute façon omettre à ce moment-là).

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4. Direction d'acteurs

Et je ne suis pas convaincu non plus par les mouvements scéniques. Les mouvements se réalisent quelquefois lorsque la musique est agitée, voire pendant des récitatifs rapides, c'est-à-dire lorsqu'il n'y en a pas besoin, tandis que le statisme est de mise lorsque, précisément, le texte n'avance pas.

Je renonce à exprimer mon opinion sur les traits d'humour (inquiétant ?) du metteur en scène, avec sa "pornographie" entomologique qui se veut suggestive ou drôle, sans doute, mais dont le caractère démonstratif (et gratuit) accuse plutôt sa dose de balourdise.

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5. Bilan

En d'autres mots : j'aime pas. Non pas que ce soit indigne, insupportable ou ridicule, mais cette mise en scène me paraît davantage retrancher qu'ajouter à l'oeuvre. On s'habitue cela dit sur la durée, on n'en vient tout de même pas à être gêné ; et le ballet est assez prenant.

Meyerbeer est difficile à mettre en scène, c'est certain, puisqu'il faut gérer à la fois la durée de l'oeuvre, la longueur de certains airs (surtout dans Robert, tout le personnage d'Isabelle est sujet à immobilité !), des scènes de foule et d'apparat massives, de la grandiloquence... et une petite distanciation qui affleure régulièrement.

Néanmoins, on y parvient mieux à mon sens en faisant confiance au livret (qui est très efficacement bâti) qu'en cherchant à forcer les aspects qui seraient censés parler davantage à notre air du temps.

Une fois de plus (c'est un lieu commun de la scène lyrique depuis au moins trente ans), on repère une disjonction profonde entre la conception musicale et la conception scénique, parce que le chef Thomas Fulton gère au contraire l'ensemble de ces facettes avec beaucoup d'esprit.

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6. Prolongements

Au passage, l'observation de l'originalité des titres proposés pendant cette saison 1984-1985 à Paris laisse rêveur, même le spectateur d'aujourd'hui. Pas tant par leur rareté absolue que par l'accumulation d'oeuvres qui, a priori, ne remplissent pas spontanément les salles. Il est vrai que Garnier et Favart sont si petits pour une ville comme Paris qu'on arrive vite au complet, si peu que le compositeur soit un minimum célèbre ou que les chanteurs aient suffisamment de notoriété...



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Commentaires

1. Le jeudi 25 août 2011 à , par Pierre

Alors je dois dire que je ne suis pas vraiment d'accord sur cette mise en scène.
Bien sûr, elle est assez rudimentaire et kitsch dans ses décors et costumes. Mais dans mon imaginaire, c'est ce genre de mises en scène que j'imagine quand je pense aux décors du XIXème siècle à Paris : du grandiose, un peu poussiéreux sur les bords.
Ces grandes toiles sombres et sinistres... veulent-elles vraiment être oppressantes, ou plutôt justement trop oppressantes pour être honnêtes?

Enfin tout ça pour dire que sans être fan, la mise en scène ne me pose pas de problème pour suivre ce Robert. Bertram trop noble dans le troisième acte? Oui... noble mais avec une ironie mordante comme souvent chez Ramey... tout passe peut-être par sa voix et son visage. Mais il semble bien s'amuser en tout cas!

Ce qui me pose soucis dans cette vidéo est plutôt l'habillage qu'ils se sont cru obligé de rajouter, entre les commentaires, les cadres, les cœurs...

Mais je regarde cette vidéo toujours avec beaucoup de plaisir pour la qualité musicale et aussi pour cette vision tellement énoOOOOOOorme de la mise en scène...

2. Le jeudi 25 août 2011 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Pierre !

Ce que tu dis ne me paraît pas du tout illégitime. Mais précisément, j'ai eu l'impression de voir les représentations d'origine (un peu modernisées et un peu plus mobiles)... donc quelque chose d'assez statique, kitsch et plutôt ennuyeux. Et visuellement, ce n'est même pas agréable comme pouvaient l'être les décors de la création.

Je ne suis pas certain que le "trop oppressantes pour être honnêtes" émane d'un goût particulier du paradoxe chez le metteur en scène... Quant à Ramey, oui, il est tout à fait honnête - encore que je n'aurais pas rechigné si un peu de cet humour qu'il met dans sa voix se retrouvait dans son jeu -, mais grâce à son talent personnel, pas grâce à la direction d'acteurs.

Les cadres et commentaires sont géniaux, je trouve, ce sont de petits moments de bonheur. Les commentaires au feutre sur l'écran type "tiens, revoilà Alice !" ou la flèche jaune qui montre l'emplacement du rameau magique comme sur une carte routière, c'est gigantesque. :)
Même chose pour la petite animation avant le lever de rideau, c'est assez sympathique.

Mon propos n'était pas de dire que la mise en scène était indigne, sinon, mais je trouve qu'elle affaiblit l'oeuvre plus qu'elle ne lui fait gagner. Pas parce qu'elle la trahit, mais parce qu'elle passe assez à côté de ce qui en fait le prix, ces bizarreries et incertitudes, souvent plutôt facétieuses.

A mon avis bien sûr.

3. Le vendredi 26 août 2011 à , par Pierre

Oui, il y a aussi cette impression de représentation d'origine, mais j'ai aussi l'impression d'une certaine parodie de mise en scène d'origine. Voulue ou pas je n'en sais rien par contre...

Tout à fait d'accord pour dire que Ramey doit beaucoup à sa personnalité et peu à la direction d'acteur dans sa personnification de Bertram!

Euh... pour les cadres et commentaires... euh... alors là je peux pas moi...

En tout cas, merci pour cet article!

4. Le vendredi 26 août 2011 à , par DavidLeMarrec

Oui, une version actualisée de la naphtaline statique. L'exact opposé de l'idéal, quoi : moche et statique vs. joli mais mobile.

Bonne journée à toi. :)

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