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Carnet d'écoutes - Telemann fait son Haendel


Georg Philipp Telemann a la caractéristique de ne pas avoir de style profondément personnel comme d'autres de ses contemporains, ce qui lui vaut régulièrement le mépris rétrospectif de ceux qui n'ont jamais pu souffrir de lire que J.S. Bach ait été choisi par défaut (les autorités de Leipzig rêvaient de Telemann).


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1. Telemann et les styles

Telemann est peut-être le compositeur le plus prolifique de tous les temps, avec deux milliers d'oeuvres à son catalogue, dont beaucoup d'assez longues (surtout religieuses) à grosses nomenclatures (orchestre avec vents, choeurs). Mais le plus étonnant réside dans sa plasticité stylistique, qui n'a guère d'équivalent à son époque.

Certes, il était tout à fait fréquent d'imiter UN style de temps à autre, comme l'ouverture ou la suite à la française pour les Allemands et Italiens, comme l'air d'ornement ou les cantates virtuoses italiens chez les Français. Mais c'était généralement un exercice de style ponctuel, éventuellement consacré (comme l'ouverture à la française pour les opéras seria), ou bien adapté du style national du compositeur (typiquement les Suites pour clavier de Bach, importés de la suite de danses française, mais dans une grammaire harmonique totalement germanique).

Cependant Telemann opère le tour de force d'adapter de façon assez permanente son style au genre qu'il aborde, et même à varier assez considérablement sa manière au sein d'un même genre. Il n'est que de considérer ses Passions, chacune a une couleur différente, plus ou moins dramatique, plus ou moins italienne...

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2. L'inévitable comparaison

C'est, en ce sens, l'inverse accompli de Bach, qui conserve toujours les mêmes inclinations musicales d'un genre à l'autre. L'idolâtrie qui entoure sa figure empêche généralement de formuler ce genre de remarque sans recueillir une foule de reproches amers ; toutefois si l'on considère de près les singularités de Bach, on verra bien que son contrepoint abondant et très autonome, ses harmonies riches (et un peu cassantes), ses couleurs harmoniques spécifiques et ses procédés (dont le plus évident est le goût affirmé de la marche harmonique accidentée) demeurent sensiblement identique, quel que soit le genre.

Il faudrait ensuite quantifier cela de façon plus précise et technique, mais l'écart entre les airs à deux (ou avec choeur) de la Messe, des Passions, du Magnificat, des Cantates reste assez faible, on ne perçoit pas deux styles différents, et l'un aurait pu être écrit dans l'autre. De même, jusqu'aux concertos pour clavecin ou aux suites de danses pourraient être tirées de ses préludes, en théorie plus expérimentaux, du Wohltemperierte Klavier.

A l'inverse, Telemann écrit tour à tour dans le genre français, et dans une multitude de sous-courants italiens et allemands, sans se départir bien sûr de sa couleur allemande propre, mais en épousant de façon étonnante plusieurs sous-couleurs. Si bien que, bien que goûtant beaucoup sa musique, je ne suis pas sûr que je pourrais l'identifier aisément, contrairement à Buxtehude, J.S. Bach ou W.F. Bach dont le langage est beaucoup plus typé et unifié (quoique, paradoxalement, plus riche).

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3. Corpus et disque

Et aujourd'hui, je souhaitais mettre en lumière une très belle réussite. Il ne faut pas y attendre l'originalité musicale et la puissance expressive des meilleurs Buxtehude ou W.F. Bach, mais dans un genre semi-italianisant, l'impression d'un Haendel re-germanisé et plus inspiré que de coutume est assez étonnante.

Je vais m'appuyer sur un très beau disque Haenssler paru récemment. Je n'ai pas encore trouvé d'extraits en ligne (et n'ai pas le temps d'en proposer un extrait, une quatrième notule m'attend).

Stefanie Wüst - soprano
Angela Froemer - alto
Georg Poplutz - ténor
Jens Hamann - bass
Siegen Collegium Vocale
Hannoversche Hofkapelle
Ulrich STÖTZEL

Y figurent trois cantates respectivement pour Pâques, l'Ascension et la Pentecôte :

Ich weiss, dass mein Erlöser lebt, TWV 1:873
Gott fahret auf, TWV 1:642 deuxième choeur plus proche du messie. trompette solo
Daran ist erschienen die Liebe Gottes, TWV 1:165

Les trois ont en commun ce ton assez italien, avec régulièrement un instrument soliste (mais un peu plus babillard et primesautier que dans les cas d'utilisation par Bach). Le deuxième choeur de Gott fahret auf est même très proche des climats du Messie (un peu germanisé), de même que les choeurs homophoniques se rapprochent plus volontiers de l'univers opératique de ce maître que du choral, et que le dialogue instrumental du dernier air de la cantate entre trompette et soprane évoque tout à fait, à nouveau, cet univers haendelien.

Vraiment un ensemble délectable, servi idéalement de surcroît : la justesse stylistique et plus encore la qualité d'éloquence de Stötzel & associés force l'admiration. J'ai rarement entendu des solistes aussi investis verbalement dans ce genre de musique assez "vocale".

Voyage recommandé.


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