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[Amphi] Verlaine, Karthäuser, Tiberghien et le redoutable Foccroulle


Le 8 février dernier, un superbe programme fondé en particulier sur les Festes Galantes (également les Romances sans paroles et La Bonne Chanson), à travers Fauré, Mernier, Debussy, Foccroulle et Hahn.

L'occasion de dire un mot des pièces créées à cette occasion, ainsi que des questions qu'elles soulèvent sur la démarche du compositeur de mélodies aujourd'hui.

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1. Compositeurs

Pas de découverte évidemment pour les très beaux Fauré, les Debussy magiquement suspendus, les Hahn d'une simplicité infiniment gracieuse : ce sont des bijoux reconnus comme tels par la postérité, et de façon complètement justifiée. S'y joignaient deux corpus contemporains. Benoît Mernier, sans produire une musique particulièrement passionnante, confirme son talent prosodique, avec des mélodies qui ne sont pas totalement antinaturelles malgré leur langage atonal.

En revanche, le cycle commandé par Sophie Karthäuser à Bernard Foccroulle m'a laissé rêveur. Alors que la démarche du compositeur de mélodies est en principe d'être stimulé par la lecture d'un beau poème et de vouloir se l'approprier avec sa propre grammaire musicale - de la même façon que le profane pourrait avoir envie de le dire ou de l'expliquer -, on dirait ici que le poème n'est qu'un prétexte pour trouver un programme qui permette d'écrire de la musique, sensation assez désagréable à vrai dire.
D'abord, Foccroulle a sélectionné des poèmes plus complexes (syntaxiquement par exemple), plus fuyants, qui se prêtent beaucoup moins à l'expression vocale. Ensuite et surtout, il semble ne tenir aucun compte de la prosodie, disloquant totalement les rythmes, si bien que le poème est à peine intelligible, et en tout cas certainement pas exalté dans sa forme première par la musique.

En bis, un Caplet aux belles liquidités - son pendant le plus debussyste, pas le plus personnel.

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2. Méditations

Cette rencontre avec la musique de Bernard Foccroulle peut constituer un élément de plus pour la question de l'inadéquation des langages contemporains aux oeuvres littéraires (voire à l'ennui qu'elles génèrent même en musique pure) : si un texte ne sert que de prétexte à des contorsions raffinées (mais insaisissables pour le public), comment peut-on espérer approcher l'émotion que fait naître le phénomène d'écho entre plusieurs modes d'expression ?
Pour la première fois peut-être, j'éprouve l'impression que ce que j'écoute est profondément inutile, ce qui est assez pénible à cause du sentiment de culpabilité - qu'on ressent simultanément - d'oser penser cela.

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3. Interprétation

Superbe programme donc, au moins pour la partie traditionnelle (l'autre a le mérite du courage).

Côté interprétation, aucune surprise non plus. Sophie Karthäuser chante admirablement avec une voix et un verbe bien clairs, et toujours une tendance à placer le son en arrière, ce qui diminue le tranchant de ses paroles et de ses phrasés, et rend le timbre légèrement gris. Autre conséquence, le son produit est très peu physique, il n'a aucun impact sur la peau, une pure abstraction.

Il n'empêche que le programme est admirablement maîtrisé et chanté ("La lune blanche" de Hahn est particulièrement impressionnante de climat), de bout en bout. Plus remarquable encore, les sections contemporaines sont particulièrement soignées et engagées, elle parvient à donner vie même aux pièces de Foccroulle, auxquelles je n'ai réussi à trouver aucun intérêt intrinsèque, mais qui étaient engagés avec tant d'expression et de conviction qu'elles semblaient prendre vie (sans mener nulle part évidemment, faute de matière adéquate).

Une fois de plus pas du tout enthousiaste sur Cédric Tiberghien : c'est un piano très homogène et rond, mais aussi totalement égal. Quasiment un seul timbre, celui d'une rondeur homogène. Et un manque d'aisance assez sensible chez Mernier et Foccroulle (qui, il est vrai, ne sont pas des cadeaux de naturel...). Les Hahn s'accommodent très bien de ce côté blanchâtre (l'écriture de Hahn a quelque chose d'un passé délavé par le présent), le reste est moins convaincant.
C'est bien évidemment tout à fait valable et très loin de gâcher la soirée, mais j'ai souvent entendu des chefs de chant faire des concerts plus expressifs, aussi l'intérêt de mobiliser un pianiste célèbre (certes toujours dans la même esthétique lisse que ce soir) m'a paru discutable pour ce résultat sans relief particulier.

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[Public bizarrement nerveux (regards hostiles, disputes entre spectatrices pour des questions de centimètres), je n'avais pas ressenti cela dans cette salle auparavant.]

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En fin de compte, une très belle soirée qui faisait entendre de superbes pièces très bien habitées, au moins par la chanteuse, donc un régal si l'on est sensible au genre. Je serais curieux cela dit d'entendre une voix de même format mais plus franche dans ces pièces (surtout Hahn, très mal servi linguistiquement dans les disques couramment disponibles) : Virginie Pochon, Valérie Gabail, Karen Vourc'h, ou pour les plus jeunes chez Clémence Barrabé, Raquel Camarinho, Eugénie Lefèvre...

Evidemment, ces noms (à part Vourc'h peut-être ?) sont moins prestigieux que celui de Karthäuser, pas du tout une star, mais tout de même très élogieusement accueillie depuis longtemps sur de grandes scènes.


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