Carnets sur sol

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Roméo & Juliette de Berlioz et sa chorégraphie (Sasha Waltz)


Oeuvre et scène

L'oeuvre est, à mon sens, l'une des plus abouties d'Hector Berlioz ; pas du niveau révolutionnaire de la Damnation et de la Fantastique, peut-être pas aussi attendrissante que l'Enfance du Christ, mais réellement parmi le petit nombre de ses meilleures oeuvres - il n'y en a pas tant d'autres : Benvenuto, Harold, quelques mélodies et cantates...
Objet très étrange, d'une puissance atmosphérique assez étonnante.

La chorégraphie de Sasha Waltz ne me paraît pas complètement fonctionner. D'abord à cause de sa grammaire extrêmement sage. Les rares audaces sont plutôt réussies (ballet de cour parodique sous forme rock, long solo silencieux de Roméo qui tente vainement de gravir un plan incliné), mais rien ne bouleverse complètement. Quelques belles esquisses d'une relation primesautière pendant la grande première scène d'amour, qui mettent assez joliment en perspective les jeux naïfs de deux très jeunes gens.
Pour le reste de ces visuels, j'avoue ne pas avoir été passionné.

Indépendamment de l'ambition réduite de la chorégraphie, il faut dire que, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, le Roméo de Berlioz - indépendamment même de la question de discontinuité et de déséquilibre entre épisodes [1] - ne se met pas si aisément en danses : les différents "numéros" se construisent souvent sur des variations d'orchestration et sur des crescendos, avec la même matière musicale. Autant la réitération, la variation, ou même le développement peuvent s'adapter avec bonheur au ballet, autant cette forme d'amplification est assez complexe à rendre avec des corps qui restent les mêmes.
Cela doit être possible, cela dit, mais en tout cas cette chorégraphie ne le démontre pas.

Au demeurant, la musique, malgré son côté un peu lisse (de grands aplats en forme de tableaux), est si belle et intense qu'elle impose son caractère au delà de la chorégraphie. Ainsi, lors du bal chez les Capulet, grotesque sur scène, on entend simultanément une musique qui porte un caractère de sublime très affirmé, et dont l'élan lyrique ne paraît pas abîmé le moins du monde par la discordance visuelle...
Cette démonstration de force de la musique qui ne se laisse pas contaminer par les affects scéniques révèle une prégnance de caractère particulièrement impressionnante...

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Interprétation

Notes

[1] Chez Berlioz, le coeur de la relation est très peu exprimé, et l'épilogue représente un pourcentage considérable du tempos musical : il s'agit réellement d'une oeuvre symphonique inspirée de Shakespeare, et le qualificatif "dramatique" adjoint par Berlioz vaut plus pour sa qualité évocatrice (musique à programme) que pour ses caractéristiques structurelles (pas très théâtrales).

Mardi 15 mai 2012, Opéra Bastille.

Distribution pharyngale :

  • Mezzo-soprano : Stéphanie d'Oustrac
  • Ténor : Yann Beuron
  • Basse : Nicolas Cavallier


Distribution squélaire :

  • Juliette : Aurélie Dupont
  • Roméo : Hervé Moreau


Peu à dire côté danseurs, si ce n'est qu'eu égard à la très grande réputation d'Aurélie Dupont, je n'ai pas relevé un frémissement supplémentaire par rapport à ses consoeurs, comme j'ai pu en ressentir, parmi celles encore en activité dans les autres grands pôles balletistiques, pour Rojo (exactement la même génération) ou Osipova (dix ans de moins). C'était néanmoins très convaincant, mais un danseur peut-il réellement faire parler une chorégraphie dont la clarté (le blanc et le noir alternant assez aléatoirement sur les personnages) et l'éloquence ne sont pas particulièrement fulgurantes ?

Côté chanteurs, on retrouvait trois figures très familières de Carnets sur sol, aussi bien pour la qualité de la voix que pour le choix de répertoire (varié et plus aventureux que la moyenne).

Stéphanie d'Oustrac passe de façon remarquablement agréable dans Bastille, la voix se révèle bien sonore - or la présence d'une orchestration légère n'est absolument pas une garantie pour Bastille. Evidemment, par rapport à ses rôles intimistes, cela se paie avec une diction assez lâche et un vibrato très audible. Néanmoins, ses interventions sont très marquantes, même en cherchant à comparer aux disques existants.

Yann Beuron est bien sûr extraordinaire de timbre et de mots, c'est la norme chez lui, mais le bref "scherzo" de Maab fait entendre une voix pas complètement chauffée, ou un peu écornée par la distance dans Bastille ; il se "contente" donc de figurer parmi les meilleurs.

Enfin Nicolas Cavallier, le seul à disposer d'un rôle un peu développé (mais aussi beaucoup plus incommodé par une orchestration bien plus massive), tente dans la mesure du possible d'articuler son texte avec clarté, et une voix bien construite. La tâche est très dure à Bastille et avec les fréquences graves de l'orchestre à ce moment-là : dans le cadre d'une mission impossible, le résultat reste très bon.
Je crois cependant avoir identifié ce qui me frustre presque toujours chez lui : tout est parfait, même si on pourrait souhaiter un peu plus d'abandon dramatique le plus souvent... il lui manque juste une petite clarté, un peu de résonance haute. Cela permettrait de colorer le timbre et de le tirer de la neutralité vers quelque chose d'un peu plus lumineux ou éclatant. Incidemment, cela le rendrait sans doute aussi plus sonore.
Cette remarque est évidemment à la limite du scandaleux lorsqu'on vient poser des contraintes additionnelles sur une voix bien maîtrisée, mais vu l'aisance dans tous ses rôles depuis plus de deux décennies, on peut toujours souhaiter un petit supplément.

L'Orchestre de l'Opéra était dirigé un peu mollement par Vello Pähn (ce qui est un peu dommage eu égard aux potentiels de l'orchestre aussi bien que de la partition), et la diction du Choeur toujours aussi infâme, même si le son n'était pas trop moche ce soir-là. [Il faudra un jour se décider à demander aux choeurs des grandes maisons d'opéra françaises de ne pas chanter à pleine voix comme des solistes, mais leur faire travailler les mécanismes d'allègement avec du Brahms en entraînement plutôt que du Verdi...]


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