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George Benjamin - Written On Skin, création à Aix

Or l'Eternel avait dit à Moïse, je ferai venir encore une plaie sur Pharaon, et sur l'Egypte, et après cela il vous laissera aller d'ici, il vous laissera entièrement aller, et vous chassera tout à fait.

Or, l'Egypte étant alors un peu saturée pour en recevoir une onzième, l'Eternel envoya la dernière plaie sur le Festival d'Aix-en-Provence, une plaie pire que toutes les autres réunies : le livret-pourri.

Filmé ce samedi à Aix, on peut voir sur Arte Live Web cet essai lyrique de Benjamin - et désormais, avec sous-titrages, ce qui se montre salutaire vu les lignes vocales, les dictions relâchées et les errances du texte.

En réalité, la musique de Benjamin est assez fonctionnelle - elle n'échappe pas tout à fait à la tristesse un peu uniforme qui semble consubstantielle à la plupart des langages contemporains, mais elle bâtit une véritable tension dramatique, seconde très bien la scène, ménage des couleurs changeantes...
Malheureusement, le livret, sur un sujet d'attirance un peu malsaine qui a des résonances assez à la mode, rend impossible le maintien d'un fil dramatique : il alterne échanges directs et narration à la troisième personne par les personnages eux-mêmes - ce qui est certes original, mais absolument inopérant dramatiquement... A cela s'ajoutent des maximes et autres profondeurs dont le sens et l'intérêt m'ont pour l'instant échappé, mais peut-être que le visionnage intégral pourra éclairer un peu plus ces choix.

Quoi qu'il en soit, et même si la construction devait s'avérer absolument pertinente et virtuose, force est de constater qu'une fois de plus le livret met à distance, voire démonétise les efforts d'expression de la musique... et que le résultat n'est pas vraiment accompli, alors même que le compositeur avait fait la démarche de respecter une certaine modestie des tessitures et de construire de belles arches de tension. Le plus rageant est que l'opéra est très plaisant en musique pure, lorsqu'on ne regarde plus l'écran et les sous-titre... encore une occasion manquée pour le théâtre lyrique d'aujourd'hui, je le crains.

Le genre opéra ne semble pas avoir passé l'époque où l'émotion était soupçonnée d'être une catégorie bourgeoise de l'âme.
Alors que la musique instrumentale s'en est tout de même affranchie par l'explosion des écoles - on peut entendre du minimal, du filandreux, du sirupeux, du répétitif, de l'aride, de l'abstrait, de l'archaïque... tout existe -, l'opéra (en plus de ses contraintes propres) semble sans cesse tiré en arrière par ses librettistes, tantôt par prétention, tantôt par réticence.

A ce propos, il faudra publier ici une petite liste d'opéras récents recommandés, j'en ai dit trop de mal récemment pour ne pas présenter aussi l'aspect positif de la chose, même s'il est proportionnellement restreint.

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Ce ne sont que de premières impressions, je n'aurai pas l'occasion de m'y replonger, vraisemblablement, avant vendredi. Je n'hésiterai pas à faire amende honorable si jamais la vue de l'ensemble change ma perception.


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Commentaires

1. Le mercredi 18 juillet 2012 à , par Ugolino le Profond

Je n'avais pas écrit une réponse ?

2. Le mercredi 18 juillet 2012 à , par Ugolino le Profond

J'ai donc perdu mal longue réponse. En gros, je disais :
- je ne trouve pas trop qu'on soit dans le cas du livret-pourri : au début oui, la narration à la troisième personne oui, mais le déroulement dramatique rest traditionnel surtout dans les deuxième et troisième partie. Par contre, ce qui m'a surtout bloqué c'est la banalité de cette histoire d'adultère et de libération de la femme. C'est vraiment des préoccupations et une forme d'un autre temps.
- les critiques extatiques me semblent découvrir soudainement que l'opéra n'a pas à être un gros machin informe abscons et prétentieux, très bien, sauf que les anglais, pour la plupart inconnus chez nous, font ça depuis des décennies. J'ai trouvé l'oeuvre de Benjamin dans la lignée de ce qui se fait en Angleterre : il y a des idées dans les lignes vocales, l'instrumentation est sensée, mais ce n'est pas particulièrement inspiré, et c'est même parfois franchement stéréotypé. Ca s'écoute une fois, disons.
- concernant les proportions, je ne suis pas certain qu'il n'y ait pas avant tout un problème de diffusion : les compositeurs mis en avant sont peu aptes à écrire des opéras, et les oeuvres intéressantes dans le domaine scénique sont réalisées sur des scènes secondaires, peu enregistrées, par des compositeurs peu valorisés par chez nous. Je suis certain par exemple qu'il se passe des choses fortes aux USA, ne serait-ce que dans le néo-romantisme ou assimilé, qui ne nous parviennent jamais. En fouillant, on tombe sur beaucoup de choses solides, dans des genres très différents. On manque par contre sans doute d’œuvres phares.
Évidemment, je serais intéressé par ta liste, j'ai dû en rater.

3. Le jeudi 19 juillet 2012 à , par DavidLeMarrec

Désolé, je n'ai pas trouvé trace de ta première réponse, elle n'est manifestement jamais parvenue jusqu'à mon serveur. :(

- je ne trouve pas trop qu'on soit dans le cas du livret-pourri : au début oui, la narration à la troisième personne oui, mais le déroulement dramatique rest traditionnel surtout dans les deuxième et troisième partie. Par contre, ce qui m'a surtout bloqué c'est la banalité de cette histoire d'adultère et de libération de la femme. C'est vraiment des préoccupations et une forme d'un autre temps.

Oui, j'ai été méchant, mais disons que la structure et le propos du livret sont tellement en deçà de la musique qui est tout à fait bonne...
J'ai cédé à la tentation de le faire entrer dans la catégorie plus générale des livrets verbeux, même si celui-ci est presque supportable.

- les critiques extatiques me semblent découvrir soudainement que l'opéra n'a pas à être un gros machin informe abscons et prétentieux, très bien, sauf que les anglais, pour la plupart inconnus chez nous, font ça depuis des décennies.

C'est vrai. J'ai trouvé les dernières créations de Covent Garden toutes excellentes : Adès, Maw, Maazel, et même Turnage (mais je n'ai pas encore abordé le livret pour ce dernier, ça risque d'être plus douloureux).

il y a des idées dans les lignes vocales, l'instrumentation est sensée, mais ce n'est pas particulièrement inspiré, et c'est même parfois franchement stéréotypé. Ca s'écoute une fois, disons.

Oh, même un peu plus que ça. Pour de l'opéra contemporain, c'est très bien, j'ai envie de dire.


- concernant les proportions, je ne suis pas certain qu'il n'y ait pas avant tout un problème de diffusion : les compositeurs mis en avant sont peu aptes à écrire des opéras, et les oeuvres intéressantes dans le domaine scénique sont réalisées sur des scènes secondaires, peu enregistrées, par des compositeurs peu valorisés par chez nous.

Tu as raison. C'est amusant, c'est assez exactement le propos que je tiens dans la notule que je prépare pour présenter ma liste... On trouve des gens très aptes à faire de l'opéra, mais ce sont souvent des figures plus modestes, à tout point de vue, et jusque dans l'inspiration musicale : l'opéra s'accommode très bien de langages un peu sommaires ou scolaires, il ne faut pas que la musique vampirise complètement le texte (cas typique, Saint-François de Messiaen qui ne fonctionne pas totalement, et pas seulement à cause du livret).

Je suis certain par exemple qu'il se passe des choses fortes aux USA, ne serait-ce que dans le néo-romantisme ou assimilé, qui ne nous parviennent jamais. En fouillant, on tombe sur beaucoup de choses solides, dans des genres très différents. On manque par contre sans doute d’œuvres phares.

Dans ce qui nous parvient (donc le Met surtout, pas le théâtre le plus intéressant d'Amérique), il y a déjà de bonnes choses : Sousa ou Picker, c'est très acceptable. Et personnellement, je suis très enthousiaste pour le Streetcar de Previn : typiquement la musique modeste (qui serait tout à fait insipide seule) mais qui respecte et exalte un excellent texte...


Évidemment, je serais intéressé par ta liste, j'ai dû en rater.

Elle est prévue, je travaille dessus depuis que j'ai posté ce mot sur Benjamin.

Je gage que tu ne dois pas avoir entendu Ocean of Time d'Ekström, j'ai eu une chance folle pour tomber dessus au bon moment...
Après, il y en a beaucoup que tu as dû entendre, et un certain nombre que tu as dû soigneusement éviter (Zafred !).

Si tu veux ajouter ta liste, n'hésite pas, surtout que si j'en juge par Bliss et tes penchants anglais, il t'arrive d'avoir bon goût.

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