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Carnet d'écoutes : les Symphonies de Beethoven par Georg Solti et Chicago (I)


Le choix, alors qu'il y a tant de choses moins courues à présenter, peut paraître étrange. Mais après avoir écouté en un temps resserré la première intégrale du tandem (1972-1974), je trouve l'objet passionnant. On peut aimer son Beethoven exact ou fantaisiste, épais ou aigrelet, majestueux ou cinglant, motorique ou poétique – faute de pouvoir reconstituer l'époque et le son, faute de pouvoir seulement se conformer aux indications du compositeur, on est obligé de choisi, et le goût personnel de chacun n'est pas un critère plus mauvais qu'un autre (a fortiori lorsqu'il s'agit d'une excuse pour fréquenter les plus grands musiciens).

Ça s'écoute par ici :


Quand on se plonge dans cette version, on est forcément frappé par la difficulté, précisément, de déterminer si ses caractéristiques tiennent de l'objectivité froide ou de la plus forte idiosyncrasie.

Les reprises et les indications de phrasé et de dynamique sont respectées à la lettre, servies par une virtuosité proprement hallucinante (Chicago, dans ces années, était peu ou prou le meilleur orchestre du monde) ; pas de flexibilité dans le tempo, même pas dans les fins de phrase ou de mouvement – seulement dans les points d'orgue (assez « carrés » néanmoins), et çà et là en allongeant légèrement le silence lors d'une césure entre deux parties (dans les scherzos par exemple).
On peut même trouver une certaine raideur, souvent dans les mouvements lents, tellement exacts et égaux qu'ils en deviennent plutôt mécaniques : la musique, seulement la musique, sans mise en valeur particulière.

Et pourtant... le résultant paraît tellement singulier qu'on a bien l'impression d'entendre une lecture forte : un Beethoven 'bodybuildé', à l'effectif ample, extrêmement articulé (jusque dans les traits, la moindre note est individualisée, le contour de toutes les mélodies légèrement martelé), parcouru par une ardeur irrésistible qui n'a rien d'une exécution distante ou dépourvue d'affects. La prise de son, qui donne l'impression de médiums ronflants (les contrebasses sont extraordinaires aussi, et pas qu'à cause des ingénieurs), ajoute à cette impression d'épanchement, de cœur qui bat, d'enthousiasme qui déborde. Sans même mentionner la légendaire arrogance des cuivres chicagoans, on entendra rarement des musiciens entrer dans la corde avec autant de vigueur.

Cette dualité très troublante se retrouve dans les qualités et les faiblesses du cycle : les mouvements vifs sont extraordinaires (1;I-III-IV, 2;III-IV, 3;IV, 4;I, 7;I-II-III-IV, 9;IV), au sommet ce qu'on peut trouver au disque (la Septième et la Neuvième sont tout de bon des références ultimes), à la fois d'une largeur voluptueuse, mais extrêmement nets, et cinglants comme personne, avec simultanément une fusion parfaite des masses et un détail des pupitres complètement audible. Les mouvements modérés et lents, au contraire (1;II, 2;II), ou requérant plus de souplesse (8), paraissent non seulement raides, mais jusqu'au mouvement mécanique (sans différence de poids, sans variations agogiques entre les notes), comme si la partition possédait totalement les musiciens, sans être impulsée par eux.

Dans le genre traditionnel et rond, Karajan 77 (malgré une qualité de détail bien moindre) ou Dohnányi (légèrement moins jubilatoire, mais habité partout) sont des intégrales qui offrent plus de constance, tendues de bout en bout, et sensibles à la poésie – ce qui empêche ce Solti d'être une référence absolue.

Pourtant, lorsqu'on comprend la logique de l'entreprise, il est difficile de ne pas être happé par son implacable déroulement : chaque mouvement semble porter à son paroxysme la logique de la conception initiale. Tout est audible, rien ne cherche à être interprété, et simultanément les musiciens manifestent une qualité technique hors du commun et une chaleur de conviction qui excèdent le projet initial d'objectivité. Jusque dans les surarticulations (jubilatoires) ou dans les raideurs empesées, on se laisse saisir par une forme de prévisibilité – même quand ce n'est pas vraiment réussi, on a le sentiment de toucher à une forme d'absolu. Les notes sont égrenées une à une, comme il ne faut pas faire, et pourtant on se sent irrésistiblement entraîné par la rhétorique brute de la partition. Très étrange, à essayer.

Étrangement, alors que Solti ne s'est pas du tout ramolli, historiquement (bien au contraire, il a même fait son miel de certaines trouvailles « baroqueuses », et a eu tendance à aller vers plus d'engagement personnel), la seconde intégrale (toujours Decca et Chicago), réalisée de 1986 à 1990, paraît très terne : sans interprétation, mais pas au bon sens de référence sobre et supérieurement investie... plutôt une forme d'indifférence, de manque d'élan. On entend cette fois la qualité technique dans le manque de mise en péril des musiciens, qui semblent bien confortablement assis en reproduisant leur Beethoven appris par cœur. La prise de son, qui n'a plus du tout la même profondeur, n'est sans doute pas étrangère au sentiment, mais tout de même : on passe de ce qui est plus ou moins la meilleure Septième jamais gravée (en tout cas si l'on veut de l'énergie) à une Septième quasiment ennuyeuse – avec des traits assez proches de la Cinquième de la première intégrale, dont le premier mouvement, quoique intense, semble résolument éviter l'éclat (bizarre pour Solti / Chicago, tout de même).

Quoi qu'il en soit, cette première intégrale est une expérience recommandée, qui apporte beaucoup d'émerveillements, à tout point de vue.

Sinon, si certains se sentent proches (ou veulent rire) de mes goûts douteux : pour mon usage personnel, je reviens en priorité à Dohnányi (équilibres assez idéaux à mon gré, et très poétique), Karajan 77 pour le tradi façon choucroute ardente, et puis Gardiner, Goodman, Dausgaard ou Hogwood pour les qualités de lisibilité, de couleur et de rebond.



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Commentaires

1. Le lundi 14 juillet 2014 à , par Mélomaniac

Cher Monsieur Le Marrec,

votre plume coutumièrement intelligente, affûtée et élégante me réjouit de lire si justement cernées les qualités de cette première intégrale qu'enregistra Solti à Chicago.

On peut sans grand dommage oublier l'interprétation bourrue et pas nettement décoffrée de la Symphonie n°4, captée en novembre 1950 avec le London Philharmonic.

Mais il ne vous aura pas échappé que le maestro hongrois grava aussi les 3, 5 et 7 avec le Wiener Philharmoniker (en 1958-59), qui manifestait un surcroît de personnalité orchestrale face aux somptueuses interprétations américaines, sans y perdre en tempérament ni en précision, et si peu en impact.

Bien à vous, mes salutations admiratives.

2. Le lundi 14 juillet 2014 à , par DavidLeMarrec

Ô vaste Mélomaniac, phare de la discophagie,

Votre séjour en ces lieux m'honore, plus que je ne pourrais le dire aux lecteurs qui, par extraordinaire, méconnaîtraient votre valeur.

Je crois en effet que Solti a dû s'amuser grandement avec les Viennois qui répondent assez à ses idéaux d'exactitude à la fois ardente et corsetée. Dans Schumann, c'est assez fantastique – quoique peu versé dans la contemplation. Dans ces Beethoven, assez vertigineux de virtuosité, une sorte d'équivalent moderne des principes de Toscanini, où chaque ligne musicale semble n'être qu'un trait dans la maquette générale, je reste très admiratif, mais un peu moins séduit qu'à Chicago. On entend un peu Vienne au carré, avec sa brillance d'argent, assez froide : engagé, enragé, mais pas le moins du monde sentimental.

Mais ce sont de magnifiques références où découvrir, où l'on retrouve les mêmes qualités que dans la fameuse Cinquième de Szell. En matière d'insolence, d'élan et de sûreté, on n'a pas souvent atteint ce degré (extrême à tout point de vue).

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