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[Carnet d'écoutes n°104] – Jouer du violon romantique français « informé »


En lien avec la soutenance de la thèse de doctorat de Cécile Kubik (à la fois musicienne professionnelle et chercheuse associée à la BNF),  Penser l'interprétation des sonates françaises pour piano et violon au XIXe siècle (1800 – 1870), le CNSM se transportait à l'Amphi de la Cité de la Musique pour un récital de trois sonates rares (et même, hors Alkan, ''très'' rares !), joliment présenté. Il est rare que les concerts (ou même les musiciens) explicitent les choix musicologiques, y compris lorsqu'ils sont qualifiés pour le faire ; si bien que l'on ne fait jamais, sauf à être soi-même versé dans les traités du lieu et du temps (ce que je ne suis nullement pour le violon français du XIXe !), bien la part des choses entre le choix artistique et la véritable information musicologique.

Ici au contraire, Cécile Kubik prodiguait des informations précises – tirées des traités d'enseignement du violon ou des partitions publiées – avant de jouer (sur un violon de 1786 non modifié, accompagnée une copie d'Érard de 1802, puis sur violon de 1700 modifié, avec un Érard authentique de 1890) les trois œuvres au programme. C'est qu'il s'agit d'une thèse pratique, censée incarner ces observations dans l'interprétation, et des propositions pour le réaliser. Je vous en livre donc quelques-unes :
♦ il est d'usage, dans la France d'alors, de jouer avec le coude bas, ce qui suppose un son moins puissant (et aussi plus lié, ai-je eu le sentiment, plus fragile et délicat) ;
♦ le manche est en général plus épais, la touche plus courte, le chevalet plus plat, ce qui limite aussi l'ampleur des mouvements ;
♦ la variété de réalisation des agréments (notes de goût notées comme des « mordants ») était très grande, il n'y a donc aucune raison de les traiter systématiquement comme des battements simples ou doubles (il peut y avoir toute une figure mélodique, à la discrétion de l'exécutant) ;
♦ les liaisons et coups d'archet ne sont qu'occasionnellement notés (même pas sur les partitions utilisées et/ou annotées), Cécile Kubik propose donc de les laisser dans une forme d'improvisation, malgré l'inconfort généré – je me suis dit que ça ne prouvait en rien qu'ils ne fixent pas par cœur ce qu'ils jouaient (quand même évident qu'on crée des automatismes…), mais je n'ai pas lu toute la littérature qu'elle a lu, elle a sans doute des pistes pour l'affirmer alors même que ça ne paraît pas la conclusion plus logique ;
♦ le vibrato était beaucoup plus occasionnel (pas conçu pour embellir le son, mais pour des effets expressifs ponctuels) ; en particulier, on se rend compte qu'il n'est à peu près jamais utilisé sur les tenues longues, ce qui change vraiment le visage des pièces – dans Alkan, on a l'impression que le violon, au lieu de s'intensifier se suspend tandis que le piano prend le premier plan ;
♦ de même, les portamenti (port de voix, en faisant glisser le doigt sur la touche, d'une note vers l'autre) étaient nombreux, mais pas du tout utilisés comme de nos jours ; il sont utilisés au sein de phrasés (ou pour combler un doigt manquant, ce qui est considéré comme une faute technique désormais), et jamais pour préparer l'arrivée sur une note importante comme le font les grands solistes un peu emphatiques – c'était jugé de mauvais goût (et ça l'est toujours, mais c'est devenu une norme).

Sur les œuvres, je dis tout de même un mot très rapide.

¶ Sonate « pour piano et violon » d'Hérold. Cet ordre dans le titre provient des nombreuses sonates pour piano avec accompagnement de violon qui ont donné naissance au genre. Je suis bien en peine d'en trouver spontanément un exemple, c'est manifestement un type de pièce qui n'a pas beaucoup été documenté par le disque.
    Dans l'œuvre, je suis frappé par le sens du contraste dramatique : le thème sauvage de la première séquence vive est très impressionnant pour 1810 !

¶ Le Duo concertant pour piano et violon d'Alkan (1840). Plus célèbre, en particulier pour son mouvement lent « Enfer », avec ses agrégats même pas osés chez Wagner, on est quasiment aux portes de Messiaen, dans une sorte de tonalité chargée de notes étrangères… Sur un l'Érard de 1890, l'effet caverneux de la partie de piano est absolument saissant. (Les Érard de cette période sont de toute façon les plus beaux pianos du monde, on devrait interdire de jouer tous les répertoires sur autre chose.)

¶ La Troisième sonate pour piano et violon de Godard (1867-1869) – à cette époque le titre en est un peu désuet, on écrit véritablement pour violon et piano. Comme tous les Godard que j'ai pu écouter, lire ou jouer, de la musique bien faite, mais qui me paraît absolument banale, sans aucun effet saillant, sans même une jolie veine mélodique qui donnerait une raison d'écouter attentivement. Pourtant, après avoir testé plusieurs de ses opéras (un peu lu Jocelyn, joué La Vivandière, vu Dante) et de sa musique de chambre, je n'ai toujours rien trouvé qui vaille vraiment mieux qu'inoffensif – peut-être le Troisième Quatuor, peut-être, vaguement beethovenien et qui joue Joyeux anniversaire dans son mouvement lent.


Épilogue :
À la suite de ce concert très instructif, fascinant et original, Cécile Kubik a soutenu sa thèse mardi (avec Jean-Jacques Kantorow et son professeur Christophe Coin dans le jury). Mention très honorable, félicitations du jury.


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Commentaires

1. Le vendredi 18 novembre 2016 à , par antoine

Mon cher David, je proteste fortement : faire passer Godard pour une compositeur de seconde, voire troisième, zone, ah, non! J'adore en particulier son deuxième concerto pour violon, enregistré magnifiquement par une très bonne violoniste qui s'appelle en prime Hanslip!

2. Le dimanche 20 novembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Je n'écoute que les concertos qu'en dernier ressort, si j'aime assez un compositeur… Je n'avais donc jamais essayé ceux de Godard, redoutant que ce ne soit, en bonne logique, pire que le reste. Vous avez totalement raison : le Concerto n°2, et aussi le Concerto romantique, ont vraiment un relief particulier (alors même que la veine mélodique, surtout dans le 2, n'y est pas exceptionnelle), au delà de la simple virtuosité ou de la jolie mélodie. Très belle découverte, qui entre d'emblée dans la liste très fermée des concertos pour violon que j'ai envie de réécouter !
Merci !

3. Le dimanche 20 novembre 2016 à , par antoine

David, vous n'aimez pas l'usage des basses dans le deuxième concerto? J'ai aussi un faible pour ses quatuors...

4. Le dimanche 20 novembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Si, si, l'orchestration du concerto n°2 est originale par moment. Les contrebasses à nu, c'est ça ? Il me semble les avoir remarquées, en effet.

Les quatuors, le troisième est tout à fait sympa (sans être grand, ni même ambitieux comme Lalo par exemple) ; Gounod, c'est autre chose, tout de même. Les deux premiers sont vraiment très lisses et sans grande substance, je trouve.

5. Le dimanche 20 novembre 2016 à , par antoine

Ces basses, magnifiques de punch, quasiment de l'Ellington avant l'heure! Je trouve un peu dur avec les quatuors...

6. Le mercredi 23 novembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Je n'ai écouté que la version Timpani / Bru Zane. Est-ce qu'il y en a d'autres (il ne m'avait pas semblé) qui révèlent des qualités insoupçonnées ?

7. Le mercredi 18 janvier 2017 à , par Berwald

Je redécouvre cette note, où honte à vous David vous semblez médire sur Godard ;-) ! Je rejoins Antoine et proteste énergiquement !!

Il a par exemple écrit de remarquables symphonies, originales, inspirées, et à l'orchestration recherchée, comme la symphonie orientale op. 84, par exemple, enregistrée chez Dutton-Epoch par le RSNO et David Yates (couplée avec le concerto pour piano n° 1, le concerto n° 2 étant enregistré sur un autre disque, par les mêmes forces). Chez CPO sinon, sont enregistrées la symphonie gothique op. 23 et la symphonie op. 57 (et les Trois morceaux pour orchestre op. 51), avec David Reiland à la baguette.

8. Le jeudi 19 janvier 2017 à , par DavidLeMarrec

Je ne suis pas aussi enthousiaste que vous sur les symphonies. Je n'ai pas écouté la symphonie orientale, mais j'ai fait la rencontre du disque Reiland au printemps dernier, avec les trois pièces symphoniques que vous mentionnez… et on peut dire que je n'ai été que très raisonnablement impressionné, pour ne pas dire vaguement ennuyé. Bien écrit, mais sans aucun relief, comme l'essentiel de sa production, de l'opéra jusqu'aux quatuors.

Les concertos pour violon (et le « joyeux anniversaire » du mouvement lent du Troisième Quatuor) sont à peu près tout ce que j'ai trouvé de réellement marquant. Mais rien de désagréable, sinon. Simplement, il y a tant de choses vraiment intéressantes. En symphonies françaises d'un romantisme bon teint, il me paraît bien plus urgent de fréquenter la bizarre symphonie de Joncières, les Dubois, et bien sûr Gounod et Bizet…

Merci néanmoins de prendre la défense d'un compositeur peu donné… Si même ici on se met à dire du mal des obscurs qui feraient bien de le rester, tout part à vau-l'eau !  Et ces rectifications et prolongements sont grandement appréciés.

9. Le vendredi 20 janvier 2017 à , par antoine

David, ok pour les concertos, piano aussi, très bien troussés, plus enthousiaste que vous au sujet des quatuors, quant aux symphonies, elle ne m'ont pas touché plus que ça, mais c'était vite fait en voiture, va donc falloir que je leur donne une seconde chance, ce qui, dans beaucoup de circonstances, a renversé la vapeur, à suivre...

10. Le dimanche 29 janvier 2017 à , par DavidLeMarrec

J'attends donc vos clefs si jamais vous trouvez la porte !

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