Carnets sur sol

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Didon & Kokkos

Evocation

Derrière une toile translucide à la manière de Gellée, les personnages s'effacent, dans les poses tragiques où la fin de leur réplique les a tenus.

Comme toujours chez Kokkos, un univers schématique, presque géométrique, à la gestuelle souple et expressive. Côté jardin, une galerie de palais, sombre, avec l'ébauche du bas d'une colonne dont on ne peut apercevoir le chapiteau (à la manière du dispositif central de son Titus, repris récemment à Genève). Au centre, des degrés qui descendent, vers le devant de la scène, jusqu'à un triangle vermillon (la couleur était omniprésente pour Phaedra), où trois marches évoquent le lieu du pouvoir.

Ce lieu où Didon débute son parcours sera celui d'où Enée recevra la fausse apparition au III, puis d'où il se précipitera, s'embrouillant dans ses piètres excuses au IV, vers la reine.

Le choeur, vêtu de robes pourpres à fraises blanches, évite à tout moment l'écueil du statisme de la littéralité. Point d'esprit de sérieux : il semble demeurer conscient à tout moment qu'il est au fond étranger aux malheurs tout personnels de sa reine, et ses gestes expressifs, sans rechercher la drolerie, ne paraissent pas pleinement sérieux.

Didon, quittant son déshabillé blanc pour une courte traîne royale de même couleur, ne conserve que sa robe, toujours visible, toujours pourpre, lors de la dernière scène. Sans aucune ostentation, Kokkos prolonge ainsi la symbolique de la passion qui brûle la veuve de Sychée - après avoir proclamé sa vertu devant son peuple. L'opposition des couleurs fait ainsi sens très simplement sur les éléments qui ne sont pas repris explicitement par Tate. Et très discrètement.

Tout le travail de Kokkos évolue dans ce registre de finesse. A la fin de chaque acte, la toile picturale initiale reprend de l'épaisseur, enveloppe les protagonistes restants, figés dans leur pose, peu à peu désintégrés, puis rejoignant lentement les coulisses, à peine visibles et demeurant dans cet état fixe où nous les avons laissés.

Le génie d'actrice de Mireille Delunsch trouve ici une terre d'élection. A l'acte I, d'un port souverain, mais comme accablée ; à l'acte III, d'un abandon très mesuré, reposant sur Enée tel Renaud sur Armide, de façon à ce que chacun puisse se contempler - mais, ici, avec une ferme tenue qui autorise sans rougir la présence du public ; enfin, à l'acte IV, succombant lentement, titubant sur ses genoux, s'étendant avec pathétique et noblesse pour le dernier voyage.

Le dernier air, il est vrai, se montre pensé de façon un peu romantique, et tant de merveilles y ont été entendues qu'on n'y trouvera pas d'originalité ni d'intensité véritablement supérieure à la moyenne. [1]
En revanche, chaque réplique témoigne de cette alchimie si particulière chez elle - et qui, même au DVD, se communique mal -, qui rend sa présence si prégnante sur scène. Cette acidité, cette imperfection de timbre, ce souffle portent quelque chose d'électrique - qui n'a rien de l'excitation purement vocale : Mireille semble déverser son âme dans les nôtres à chaque parole, avec un art de la pudeur consommé. La moindre redite textuelle ou musicale, le moindre segment de vocalisation révèle un nouveau mouvement de ses affects, un nouvel aspect de son esprit.

Sans moyens techniques impressionnants, elle triomphe instantanément, dépasse absolument toutes les considérations comparatives. A cet instant, son art souverain nous conquiert, et il n'est plus possible de songer à qui nous préférons : elle est seule présente.

Lire la suite.

Notes

[1] Plus prosaïquement, il se situe plutôt dans ses mauvaises notes : le cantabile dans le bas-médium ne lui est pas très facile.

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Spectacle

Grâce à Kokkos d'abord, à Mireille ensuite, une soirée fascinante. Qu'est-il alors besoin de s'attarder sur des considérations plus prosaïques sur les bons et mauvais points à attribuer aux uns et aux autres ?


Jaap ter Linden, instrumentiste baroque devenu chef comme tant d'autres (il dirige une honnête intégrale des symphonies de Mozart chez Brilliant), a tenté d'imposer à un orchestre peu réceptif des modes de jeu baroques : irrégularité, non vibrato. Son travail (nécessairement bref, ne s'agissant pas d'un travail sur ensemble constitué, avec deux oeuvres sur six mois, mais sur un orchestre traditionnel, dévoreur de répertoire et de chefs) est de qualité, mais le résultat, quoique correct, modérément convaincant. Les tempi sont très lents, trop lents, le drame se cherche un peu. Les cordes aiguës jouent même faux à plusieurs reprises, habituées à masquer la nécessairement relativité de la justesse sur ces instruments par du vibrato, ou déstabilisées par des modes de jeux inhabituels pour eux. [1] Dans la fosse, on constate aussi l'habituelle disparité de jeu, avec un premier rang qui vibre, un deuxième qui fait semblant, un troisième qui s'abstient tout simplement. Le résultat sonore est parfois franchement décevant pour un orchestre de ce niveau.
A contrario, il faut absolument saluer l'excellence du continuo, et surtout du violoncelliste, admirablement souple et expressif. La beauté d'un timbre "moderne" avec l'élan d'un jeu "à l'ancienne", une forme d'idéal.

Les choeurs eux aussi sont dans un mauvais soir. Après un début de premier acte où les timbres se cherchent difficilement, de nombreuses difficultés de mise en place se font jour (à l'acte IV, tous les chants avant le duo sont décalés par rapport à l'orchestre, malgré les gestes désespérés du chef pour les remettre dans le droit chemin). Les progrès sensibles de Faust, l'an passé, ne se sont pas retrouvés ce soir-là. Que l'anglais ne leur soit pas familier est plus compréhensible, et effectivement.
Dans cet effectif réduit, on entend une fois de plus une grande disparité de niveau dans le choeur, aussi bien des voix très bien placées que des profils plus instables, peu sonores, braillés ou détimbrés.
Il faut dire que leur travail consiste essentiellement dans des répétitions de Verdi, et exceptionnellement Wagner, ce qui ne favorise pas la maîtrise de nuances subtiles, il faut bien le reconnaître. (Et peu de choeurs d'opéra, en France, sont de bon niveau - à part Marseille. Un peu de travail sur des oeuvres germaniques ou nordiques a capella permettrait peut-être de mieux exploiter leur savoir-faire professionnel.)

Dans la cantate Phaedra de Britten, le ton semble nettement plus adapté. L'oeuvre est écoutée attentivement par le public très nombreux et les scolaires, alors que cette esthétique est peu goûtée, en principe, par le public bordelais.
Ce digest verbalement assez fade de la tragédie de Racine séduit surtout par son traitement orchestral, ses moments pour cymbales et timbales solistes, avec tout le talent évocateur de Britten en la matière.

Catherine Wyn-Rogers, après une Phèdre très maîtrisée, compose une Magicienne proprement terrifiantes, très hiératique, avec des sons nasalisés et des poitrinés très mesurés, nullement comiques. Suspendue dans les airs ténébreux, elle règne sur des créatures dont les costumes, noirs à corolle blanche, constituent des répliques en négatif de la cour (pourpres à fraise blanche).
Les figures d'écho musical perdent ici tout caractère pittoresque, mais participent d'une cérémonie occulte plutôt glaçante. Et la spacialisation habile des deux sorcières semble dédoubler leur nombre, insaisissables.

Nous finissons par Thomas Dolié, qui est plus difficile à commenter - depuis que nous avons découvert, à l'occasion des Victoires de la musique (que nous avions traitées sans regarder la cérémonie), que nous le connaissions sous un autre nom. La voix se révèle à la fois peu puissante mais présente, avec un aspect légèrement rugueux dû à une couverture un peu excessive. En cherchant absolument à sombrer le médium et le grave, l'aigu devient moins libre.
En tout état de cause, le personnage se révèle campé avec noblesse, et, bien que très payant, le rôle, difficile à habiter en aussi peu de temps, prend ici une véritable épaisseur. Grâce à la scène, mais aussi grâce au soin apporté à chaque détail, ce qui n'est en définitive qu'une ébauche de personnage prend vie. Le monologue du III, en particulier, ajoute à la plénitude un soin extrême porté à l'éloquence, jusque dans les traits de déploration sur « ah ! », tout à fait parlants. Les derniers piani du monologue, eux aussi, portent à la fois musicalité et sens, avec une réelle réussite - et comme toujours avec une maîtrise complète des sons non vibrés.

Pour la petite histoire, deux rôles très bref ont suscité notre intérêt. D'une part le marin, puisque nous entendions pour la première fois dans une salle Bruno Comparetti, dont la voix, toujours nasale, se révèle plus petite qu'on ne l'aurait imaginée (ce qui n'enlève rien à tout notre enthousiasme pour son très beau travail sur du répertoire négligé). D'autre part le lutin de l'Enchanteresse, tenu par un enfant, Louis-Alexander Désiré, qui se révèle très sonore et d'une belle tenue, y compris côté justesse.

En attendant un prolongement sur l'oeuvre elle-même, nous vous laissons doucement, à la manière des courtisans vus par Kokkos, quittant lentement le plateau, laissant Didon inerte et Belinda terrassée.

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Distribution

DIDO AND AENEAS (Didon & Enée)

Direction musicale, Jaap ter Linden
Mise en scène, décors et costumes, Yannis Kokkos (grand triomphateur de la soirée, qui n'a malheureusement pas salué)
Chorégraphie, Richild Springer
Lumières, Patrice Trottier (accompagnant toujours Yannis Kokkos, avec beaucoup de bonheur)
Études chorales, Michel Laplénie, Philippe Molinié (seul Michel Laplénie a salué, puisque Philippe Molinié représente en quelque sorte le « formateur permanent »
Assistante mise en scène, Emmanuelle Bastet

PHEDRE, Catherine Wyn-Rogers
OMBRE DE PHÈDRE, OMBRE DE DIDON, Richild Springer
DIDON, Mireille Delunsch
BELINDA, Kimy McLaren
2de FEMME, Isabelle Lachèze
LA MAGICIENNE, Catherine Wyn-Rogers
1ère SORCIERE, Colette Galtier
2de SORCIERE, Arlette Da Costa
ENEE, Thomas Dolié
UN ESPRIT, Louis-Alexander Désiré
UN MARIN, Bruno Comparetti

Orchestre National Bordeaux Aquitaine (ONBA)
Choeur de l’Opéra National de Bordeaux

Notes

[1] Avant la nomination de Kwamé Ryan, Louis Langrée avait refusé de prendre la tête de l'Orchestre National Bordeaux Aquitaine, suite au rejet par la moitié des musiciens de l'idée de stages de formation sur instruments anciens. On imagine donc une mobilisation peut-être relative de l'orchestre.


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Commentaires

1. Le vendredi 3 octobre 2008 à , par Vartan

C'est tout d'accord avec lui. Pas grand chose à ajouter sans paraphraser ce que tu dis si bien.
J'ai en effet bien songé à toi en écoutant ce lutin Désiré. :-)
Delunsch a toujours ce pouvoir de rendre confus le souvenir de ces moments féeriques. Presque irréel ensuite, image brûlante sur le moment.
Je me sens moins sévère pour le choeur dont la dernière prestation entendue fut presque un naufrage. Pas toujours des voix de grandes qualités mais un ensemble acceptable à mes oreilles.
En tout cas, une merveilleuse soirée au Grand-Théâtre.

2. Le vendredi 3 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

C'est-à-dire que Delunsch travaille sur des facettes très subtiles, ça tient à l'intensité du vibrato, à un minuscule allongement, etc.

La dernière prestation, c'était Idomeneo ? Je n'ai pas eu très envie d'y aller, d'autant plus que les commentaires étaient pour le moins contrastés (et uniformément négatifs, ce que je ne puis concevoir, sur le travail de Kokkos).

Pour moi, ce devait être Faust, et ils étaient tout à fait bons. Ca reste toujours un peu gros, comme son, mais c'est le cas de beaucoup de choeurs d'opéra ; et ici, il étaient largement corrects, j'ai trouvé leur prestation tout à fait habitée.

Oui, soirée assez magique, grâce aux chanteurs (singulièrement Mireille), et plus encore grâce à Kokkos.

3. Le vendredi 3 octobre 2008 à , par Vartan

La dernière prestation, c'était Idomeneo ?


Ne parlons pas de ce souvenir cuisant qui nous a fait quitter la salle à l'entracte. Quand on ne voit rien et qu'on entend à peine, on est mieux au chaud chez soi à écouter un bon Berlioz (ou un Schreker si tu insistes vraiment).
Je pensais au Don Giovanni plutôt, dans un répertoire très classique, une prestation catastrophique. Ce qui n'empêche pas de belles choses comme pour Génitrix l'année dernière.

Faust ? Non, je n'ai as eu le bonheur d'aller écouter ça... :-))

4. Le vendredi 3 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Oui, pour Genitrix, c'est-à-dire lorsqu'ils sont en coulisses... Crudele !

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