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Sophie Arnould - II - Arnoldiana et autres fables


Sophie Arnould doit aussi sa célébrité à son esprit, dont les traits ont pu fasciner ses contemporains. On trouve même trace d'un étrange ouvrage dont l'objet était de recenser les pointes attribuées à la brillante Demoiselle de l'Opéra. En 1813, plus de dix années après la mort de l'actrice, paraît ainsi de façon semi-anonyme (par l'auteur du Biévriana, qu'on identifie aisément comme Albéric Deville) un volume intitulé Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporains, catalogue plus ou moins habile d'anecdotes piquantes, de réparties et de bons mots.

Evidemment, sorties de leur contexte, ces fulgurances restent assez peu amusantes, mais semblent porter la mémoire d'un esprit d'une vivacité qu'on a peine à laisser se flétrir avec l'oubli.


Que le genre en lui-même du recueil de saillies - qui ne prennent sens qu'en contexte - soit facilement un peu plat et superficiel, l'auteur en a conscience, le fait savoir en avant-propos, et surtout le compense avec une notice assez complète sur l'Opéra et surtout sur la vie de Sophie Arnould, qui est l'une des sources du travail biographique des Goncourt.

Le compilateur retient surtout beaucoup de remarques lestes : à propos d'Albaneze [sic], castrat napolitain, elle aurait répondu ainsi à une dame qui en était éprise : "Il est vrai, dit Sophie, que son organe est ravissant ; mais ne sentez-vous pas qu'il y manque quelque chose ?". Ou encore Mlle Beaumenard, recevant d'un fermier général une rivière de diamants qui descendait fort bas : "C'est quelle retourne à sa source", observa Sophie.
Et même de plus explicitement grivoises : une actrice de l'Opéra [1] vivait avec un joueur qui lui mangeait tout ce qu'elle gagnait. Sophie, la voyant souvent recourir aux emprunts, lui dit : - Ton amant de ruine, comment peut-tu rester avec lui ? - Cela est vrai, mais c'est un si bon diable ! "Je ne m'étonne plus, reprit sa camarade, si tu t'amuses à tirer le diable par la queue."

Le recueil est-il vraiment à sa gloire, c'est autre chose... Il joue aussi du stéréotype de l'actrice dépravée, ce que sa biographie confirme d'une certaine façon, entourée de nombreux soupirants et amants, vivant de façon un peu plus constante une liaison orageuse avec le premier à la perdre et à la mener dans le monde, Monsieur de Lauragais.

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Notes

[1] Notez bien le titre qu'on donnait aux chanteuses françaises. Mireille mit uns !

Contrairement à la vision crépusculaire mais optimiste (ou du moins attendrissante) de Gabriel Nigond, M. de Lauragais n'est pas resté, à ce qu'il semble, bien longtemps intéressé par Madeleine (le véritable prénom de Sophie), même de façon intermittente ; dès 1768 (Sophie, on le rappelle fait, ses débuts triomphaux à l'Opéra et le rencontre en 1757), il s'éprend de Mlle Heynel, une danseuse allemande, et se répand en prodigalités pour la séduire - de façon toutefois bien moins onéreuse que pour conquérir Mlle Arnould.
En tout état de cause, Sophie Arnould perd l'ensemble de ses amis à la Révolution, à l'époque de laquelle sa carrière est depuis longtemps achevée.
Leur jalousie et leurs infidélités mutuelles, en revanche, n'ont rien de légendaire, s'étendant en de nombreuses réciprocités et en d'interminables rabibochages.

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Dès 1769, à la suite d'une mésaventure avec la favorite Madame du Barry, raillée par ses amis (et peut-être affaiblie par l'abandon de son amant principal, qu'elle avait tout de même fait libérer, en posture de suppliante, de la citadelle de Metz quelques années auparavant), l'actrice souhaite se retirer, mais on lui refuse le cadeau de départ de mille livres, eu égard à ses absences et ses caprices de toutes sortes, qui la laissaient en coulisses « les trois quarts de l’année », nous dit Deville.

Le déclin commence dès alors, et lorsque M. de Lauragais revient de Londres (au début des années 70), malgré de tendres entretiens, Sophie Arnould continue à fréquenter quantité d'amants divers, et se trouve mêlée à tant de scandales qu'elle feint (de façon assez peu convaincante) d'entreprendre un mariage avec un architecte. Son amant emblématique disparaît alors des chroniques, et dès 1776, l'Opéra la pousse doucement vers la sortie, en ne désirant plus la rémunérer qu'à la représentation. Dans les deux années qui la séparent de son départ, on relève quantité d'anecdotes cruelles.
Le public d'Opéra, toujours prompt à l'hallali (et plus encore lorsqu'il peut le faire sans risque, sur les figures notoirement capricieuses), lui adresse quelques répliques restées fameuses. Ainsi cette citation du dernier acte d'Alceste, jaillissant du parterre tandis qu'elle chantait un air de Gluck : - Charon t'appelle ; entends sa voix. Ou bien ces applaudissements funestes à cette réplique qu'elle fait à Achille dans Iphigénie en Aulide : - Vous brûlez que je sois partie. Les mêmes anecdotes courent à propos d'autres légendes, comme la Médée de Callas finissante, se tournant vers le public chahuteur pour lui lâcher la réplique vengeresse adressée à Jason. Un classique de l'épigramme théâtrale.


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David Le Marrec


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