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Où l'on perçoit pourquoi l'allemand est fait pour la poésie

On connaît les capacités d'abstraction de la langue allemande, tout le monde souligne (à juste titre) ses capacités d'invention avec les mots composés. On peut en croiser d'autres manifestations, plus inattendues, dans la vie la plus courante.

Prenant le train comme à mon habitude pour aller exercer ma noble profession, mon oeil avise un objet dont la fonction est indiquée en plusieurs langues :


Le français indique marteau brise-vitre ; les autres langues (anglais et espagnol, il me semble) en sont la traduction littérale.

L'allemand, lui, utilise précisément la composition : Nothammer. C'est-à-dire « marteau de nécessité ». Not est un mot très puissant, qui contient une poussée, une espérance face au danger ; c'est celui qui parcourt toute la Walkyrie, celui qui est attaché au destin de Siegmund. [1] Il n'a pas le caractère technique, presque juridique du mot français, plus long, plus précis - l’ « état de nécessité » est un outil de droit bien défini.

Aussi, là où les autres langues se montrent très prosaïques, mais aussi très didactiques (un marteau brise-vitre à utiliser en cas d'urgence, on ne peut pas se tromper, il faut briser une vitre avec), l'allemand a créé un mot à part entière, plus abstrait, qui nous donne sa nature, et non pas son usage. Les Allemands sont-ils plus intelligents ?

En tout état de cause, je suis resté quelques minutes à rêver devant cette forme de poésie inattendue. Il est vrai qu'ayant appris mon allemand avec Wagner, Müller et Eichendorff, et non en conversation, les mots de la vie courante se chargent immédiatement d'un poids considérable, de connotations puissantes. Aussi parce que l'allemand n'a pas de façon aussi criante des registres de langue très segmentés, comme c'est le cas en français.

Mais, surtout, c'est que l'allemand possède, outre son pouvoir d'abstraction, une densité extraordinaire. Des monosyllabes, accentués et fortement pourvus en consonnes de surcroît, portent des concepts entiers ; et ses mots composés proposent sans cesse des images nouvelles, en associant plusieurs de ces racines aux connotations multiples, en combinant leurs forces créatrices.
En cela, l'allemand est une langue taillée pour la poésie : point besoin de s'appuyer sur le ronronnement d'une phrase sinueuse, comme chez les Français ; quelques syllabes suffisent à évoquer puissamment.

Notes

[1] Si Nothammer n'est pas un mot wagnérien par excellence, je ne sais pas ce que c'est.


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Commentaires

1. Le jeudi 7 mai 2009 à , par Algernon

Comme c'est vrai ! et il me semble qu'en cela l'allemand se rapproche du latin : les mots sont des blocs, lourds de sens, de son et de poésie. Malheureusement, c'est assez rarement sensible en musique, alors que c'est évident à la lecture à voix haute, malgré nos ignorances sur la manière dont parlaient les romains.

2. Le jeudi 7 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Ignorances relatives, cela dit, puisqu'on a une idée. Mais de même que pour la musique grecque, qu'à défaut de pouvoir restituer, on peut assez précisément situer : bien que nous soyons baignés de cette culture, cela nous serait totalement étranger. De la même façon que le français n'est jamais que du latin gentiment déformé, la culture qu'on a reçue diffère finalement assez largement des originaux.

Effectivement, le baragouinage de la langue liturgisée a un peu perdu de sa superbe, à plus forte raison passé à la moulinette de la mise en musique extatisante.

Et entendre du latin correctement scandé, avec l'accent de hauteur, serait assez exotique. [Mais c'est très amusant à faire.]

3. Le jeudi 7 mai 2009 à , par Mo :: site

Voilà un billet qui fait frétiller mon coeur de germano-plus-que-phile!
J'ai appris l'allemand par le vocabulaire courant, et je ne connais rien à Wagner. Mais ce que vous appelez "densité", c'est justement ce que j'adore dans cette langue, et que moi j'appelle sensualité. L'allemand, quand on le aprle, on en a plein la bouche, c'est charnel, c'est de la chantilly, c'est du velour feutré...
La poésie de l'allemand, c'est aussi son accentuation; j'imagine que c'est particulièrement important pour les lieder, mais au fond je n'en sais rien.

4. Le jeudi 7 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Quand je dis densité, c'est à la fois la concision, la puissance expressive et effectivement cette saturation en sons si délicieuse à articuler.

Oui, l'accentuation, c'est primordial pour le lied, puisqu'ils se fondent sur des poèmes dont il faut segmenter correctement les mesures. Cette accentuation aussi me parle particulièrement.

Mais l'allemand de la vie courante, ou même du théâtre, n'a pas toujours cette rondeur, et pour le coup, sans velours, ce peut être agressif. [Contrairement à l'italien qui sera toujours plaisant, mais qui gagne finalement peu à être déclamé ou chanté, puisqu'il est déjà dans une logique musicale.]

Cela dit, la langue des langues, et singulièrement pour le chant, c'est peut-être bien le bokmål, avec le même relief que l'allemand, mais augmenté d'une douceur, d'une souplesse, de demi-teintes absolument merveilleuses. Je suis moins convaincu par sa déclamation.

Bien sûr, on fait là des généralités de comptoir, à nuancer pour chaque emploi, mais il n'empêche que les langues ont leurs couleurs propres, et leurs aptitudes spécifiques.

5. Le jeudi 7 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Mais je fais tout de même remarquer, à toutes fins utiles, que malgré le légendaire sens pratique germanique, c'est la seule langue où, si on n'a pas lu le mode d'emploi dudit marteau au préalable, on crève tout cramé...

6. Le jeudi 7 mai 2009 à , par Sylvain

Ce petit mot sur le langage me fait penser à la philosophie du langage de Wittgenstein dans le Tractatus, qui me fascine autant qu'il me reste inaccessible.

"Le disque, la pensée musicale, la partition notée, les ondes sonores soutiennent, les uns par rapport aux autres, la même relation interne de figuration qui existe entre le langage et le monde. Ils ont en commun la même structure logique. Pour comprendre l'essence de la proposition, nous pouvons penser à l'écriture hiéroglyphique qui reproduit les faits qu'elle veut décrire."

mais plus proche de notre sujet:

"Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde. La logique remplit le monde; les limites du monde sont donc ses limites. C'est pourquoi on ne peut dire en logique: il y a ceci et ceci dans l'univers, mais pas cela. Cela pourrait, en effet, sembler présupposer que nous excluons certaines possibilités et cela est impossible, puisque autrement la logique devrait sortir des limites du monde: comme si, justement, elle pouvait considérer ces limites de l'autre côté. Ce que nous ne pouvons penser, nous ne pouvons le penser; nous ne pouvons donc dire ce que nous ne pouvons pas penser."

Les allemand ne peuvent-ils pas simplement penser "marteau brise-vitre" et les français "marteau de nécessité" ? ;-)

7. Le vendredi 8 mai 2009 à , par petit macabre :: site

"Cela dit, la langue des langues, et singulièrement pour le chant, c'est peut-être bien le bokmål"

Un conseil d'opéra en bokmål...?

Joaquim - de passage...

8. Le vendredi 8 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Joaquim !

Très volontiers. Je ne suis pas sûr que ce soit spécialement ton rayon, cela dit. Il y a sans doute plus de choses, côté scandinave, chez les danois (mais c'est pas très beau vocalement, pour le coup...) ou les suédois pour ton aire ère.

Sinon, au chapitre des curiosités, les dialogues de la Clemenza de Mozart à Oslo avaient été transposés par Konwitschny.

9. Le samedi 9 mai 2009 à , par Jean-Charles

"Marteau de secours", ce serait si choquant en français ?

10. Le samedi 9 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Ca ne se dit pas, mais effectivement on ne dit pas "escalier destiné à s'échapper en cas d'incendie".
C'était juste, on l'aura compris, le support innocent d'une rêverie sur la langue allemande. Rêverie stimulée par cette observation dérisoire, sans doute favorisée par un nuit brève et un retour en train après une journée de travail.

C'est que l'allemand soit seul à créer un mot-valise qui m'a interpellé. Et surtout, Nothammer, ça a une allure folle, on a l'impression de piquer les joujoux de Thor.

11. Le samedi 9 mai 2009 à , par petit macabre :: site

Ben oui, chez les Danois, c'est autre choses! Je ne suis pas loin de penser que Per Nørgård est un des 5 plus grands créateurs de musique de ce début de siècle. Mais son oeuvre vocale est très polyglotte.

12. Le samedi 9 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Je n'en suis peut-être pas loin non plus, mais sans doute nettement moins près que toi. :-)
Nørgård n'est pas tout à fait ma tasse de thé, disons. Je n'ai rien réussi à trouver qui retienne mon attention, je trouve ça finalement banal (et peu agréable à l'écoute).

Ce n'est pas faute d'avoir essayé, mais sans doute pas ce qu'il faut (pourtant...). Allez, je vais faire un tour au terrain vague avant que le jour ne tombe, on verra bien si ma réception neugordienne a varié.

13. Le dimanche 10 mai 2009 à , par petit macabre :: site

Ses pièces pour piano des années 60-70 sont à conseiller. Pour les euvres vocales, il y a un très beau disque d'oeuvres chorales chez Chandos. Et son opéra d'après Apollinaire "Nuit des hommes" est on ne peut plus épatatant.

Joaquim - eh, patate!

14. Le dimanche 10 mai 2009 à , par Papageno :: site

C'est une idée, ça, je vais écrire une sonate "NotHammerKlavier" pour piano violemment préparé....

Quant à la poésie de la langue allemande, lorsque les italiens nous caressent les oreilles avec "Notturno", les allemands éternuent un "Nachtstück". A vos souhaits !

15. Le dimanche 10 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Merci Joaquim, je dois m'y replonger alors ? Mais c'est que... que...

Papageno :
C'est une idée, ça, je vais écrire une sonate "NotHammerKlavier" pour piano violemment préparé....

Quant à la poésie de la langue allemande, lorsque les italiens nous caressent les oreilles avec "Notturno", les allemands éternuent un "Nachtstück". A vos souhaits !

Ou piano en cours de destruction, ça a déjà été fait ; ne reste plus qu'à changer le titre pour faire valoir votre spirituelle saillie, pas la peine de perdre plus de votre temps. :-)

[Ce qui me rappelle, en parlant de perte de temps, que j'ai une cabalette verdienne (meilleure que celle d'Abigaille) à écrire, suite à un défi idiot.]

Côté langue, c'est toujours la même histoire : l'italien est très rond, très chantant, il gagne peu à être mis en musique, et surtout, il manque de relief vu que le chant lyrique, pour tout un tas de raisons physiologiques et plus vastement physiques, tend naturellement à manger les consonnes...
De ce fait, l'allemand est bien plus résistant... et bien plus adapté ! Sans parler de la variété vocalique bien supérieure.

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