Carnets sur sol

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Classe de Jeff Cohen au CNSM : initiation au récital de lied - (Raquel Camarinha, Cécile Achille, Mao Morita)


(Au fil des présentations, quelques liens vidéos fournis, pour mesurer un peu ce dont il est question - même s'il est entendu que le contact en salle était bien plus impressionnant que ces extraits-là.)

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1. Un projet

Le principe de cette classe est de faire travailler, durant un an, un duo piano-voix sur un programme de récital autour de la mélodie et du lied.

Un récital de lied est toujours bon à prendre, et j'étais curieux d'entendre les étudiants du CNSM : je ne me sens pas forcément proche de l'esthétique vocale qui y prédomine, mais l'observation en est toujours instructive sur l'état (et surtout les tendances) du chant aujourd'hui.

Double intérêt, donc : se régaler de lied, et s'instruire sur l'enseignement lyrique.

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2. Aspect général

Le concert se composait de trois programmes de quarante minutes (un par duo), thématiques mais sans excès de conceptualité. Contenu :

  1. Cécile Achille / Aeyong Byun
    • Fleurs (R. Strauss, Maeterlinck de Chausson)
    • Mignon (Gounod, Schumann, Tchaïkovsky)
    • Rimsky-Korsakov et la nature (Tolstoï, Nekrassov)
  2. Mao Morita / Mari Yoshida
    • rêveries schubertiennes (Lachen und Weinen, Gretchen am Spinnrade, Nacht und Träume)
    • Baudelaire de Debussy
    • mélodies japonaises (Nakata et Yamada)
  3. Raquel Camarinha / Satoski Kubo
    • séries de Wolf & Goethe (Mignon I,II,III ; Die Spröde & Die Bekehrte)
    • Croner de Vasconcellos, Trois rondeaux (Três Redondilhas de Luiz Vaz de Camões)
    • Weill (Surabaya-Johnny, Nannas Lied, Youkali)


Ces choix se nourrissaient de diverses suggestions culturelles de Jeff Cohen (visites picturales, par exemple), si j'ai bien suivi la présentation.

Il faut bien admettre que, s'y rendant sans humeur spécialement critique mais sans attentes démesurées, les lutins facétieux qui peuplent nos contrées ont été absolument cueillis.

D'abord par l'audace et la variété des programmes : peu de tubes, ou alors en portion très raisonnable... et une variété de langues (très bien maîtrisées de surcroît) assez considérable. Qu'on en juge : allemand-français-russe pour le premier programme, allemand-français-japonais pour le deuxième, allemand-portugais-français pour le troisième.
Considérant que la plupart de ces langues chantées étaient parfaitement maîtrisées par les chanteuses, et qu'elles pratiquent forcément abondamment l'italien, on s'incline déjà devant la diversification consentie.

Ensuite, les pièces choisies, en plus d'être rares, étaient intéressantes. Les Strauss du premier programme ne sont pas anecdotiques (comme ils le sont souvent), les Rimsky-Korsakov sont de petites merveilles très lyriques, les Debussy retenus n'étaient pas les plus faciles (ni solfégiquement, ni vocalement, ni interprétativement - pour ne pas dire les plus difficiles), les mélodies japonaises rarissimes en France ne manquaient pas d'un charme frais, et on peut dire la même chose, dans un autre genre plus romantique et moins naïf, de Croner de Vasconcellos.

Enfin, la qualité d'interprétation m'a fait profonde impression. C'est pour une fois davantage sur ce point que sur les oeuvres que je vais m'arrêter : il sera difficile de détailler un si grand nombre de pièces.

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3. Niveau

Je peux déjà évoquer les accompagnateurs. D'une façon générale, il y avait peu à tirer de neuf dans leur travail, même si le jeu fortement articulé de Mari Yoshida avait le grand mérite de la clarté.
On entendait en effet des accompagnateurs, au son très homogène et discret, s'effaçant complètement derrière le chanteur, le soutenant, le secondant de façon extrêmement attentive... mais ne magnifiant pas leur propre part de musique. Plus du côté Gerald Moore que du versant Ralf Gothóni.

Les chanteuses disposaient clairement d'un niveau technique qui leur promet une carrière professionnelle, on n'entendait pas d'aberrations avec des voix mal placées, moches ou opaques, bien au contraire les trois sopranes ont fait valoir un timbre clair, parfois au détriment de l'assise, mais toujours sensibles à la couleur (en tout cas pour deux d'entre elles) et à la diction (pour toutes).

En revanche, chez deux d'entre elles, on a pu entendre des fragilités qui représentent peut-être des brèches dangereuses pour leur voix, une fois entrées dans la carrière, lorsqu'il n'est plus possible de choisir posément ce que l'on décide de chanter. Mais ces failles n'étaient pas sans rapport, peut-être, avec la tessiture basse et les exigences de légèreté spécifiques du répertoire de lied.

Quoi qu'il en soit, contrairement aux récitals que l'on entend d'habitude, et qui sont la plupart du temps, même lorsque les artistes sont des familiers, préparés sur assez peu de jours (ou de semaines), on nous proposait ici un compagnonnage d'une année, sur un seul programme, et représenté en concert avant cette soirée. Aussi, on peut dire qu'il n'y avait pas le moindre décalage, et que l'approfondissement des pièces, l'engagement des artistes étaient très réels.

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4. Cécile Achille

Une voix qui d'emblée allait chatouiller mes penchants esthétiques : claire, vibrato serré, [R] uvulaires légèrement grasseyés, diction très articulée et élégante... dans la veine de chanteuses comme Andrée Esposito, Ghyslaine Raphanel, et plus récemment Karen Vourc'h, Clémence Barrabé ou Eugénie Lefèvre. Autrement dit, à rapprocher de l'enseignement que peuvent dispenser Andrea Guiot ou Howard Crook.

L'allemand sonnait un peu international, et l'interprète ne s'abandonnait pas tout à fait, y compris en français - mais dans Chausson la qualité de son articulation, la couleur délicieuse de son français compensaient cette relative sagesse, et rendaient ces Maeterlinck, que je n'adore pas, assez attractifs.

J'ai surtout été séduit par des mélodies russes extrêmement naturelles, où la voix rayonnait particulièrement (vrai également pour son "Connais-tu le pays" de Gounod).

La réserve était que pour cette voix manifestement assez aiguë, le médium très sollicité par ce répertoire était comme voilé, légèrement soufflé, et le timbre ne s'installait réellement qu'à partir du haut-médium. Cela ne rendait pas le chant désagréable pour autant, mais ce manque de soutien ou de couleur pourrait abîmer rapidement l'instrument si la faiblesse n'est pas compensée ou si les choix de rôles excèdent un peu ses inclinations naturelles.

Vidéo ici, qui ne rend pas pleinement compte du charme de cette voix, pas seulement aigrelette.

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5. Mao Morita

Je me suis avoué plus mitigé concernant Mao Morita. La voix n'est pas désagréable, mais toujours un peu voilée, émise comme légèrement en arrière, manquant de franchise pour sa tessiture (assez élevée ici encore). Le timbre est un peu mat, les aigus parfois durs et toujours légèrement acides, et la nature de la voix évoque un peu la manière un peu brute des coréens et chinois de travailler le chant lyrique occidentale - d'une façon que je trouve la plupart du temps un peu dévoyée, trouvant l'étendue et la puissance sans réellement accrocher les résonances flatteuses, imitant plus l'aspect "forcé" que l'aspect "radieux" du chant d'opéra.

Ici, on a tout de même affaire à une voix bien faite, et l'interprète, quoique réservée, n'est pas neutre. Ce sont ses Debussy qui en souffrent le plus : après une journée épuisante, dans les Debussy les plus abstraits, une lecture un peu pâle, pas très tranchante dans les mots, pas très lisible dans les phrasés... il y avait de quoi peiner à s'engager dans sa lecture.

Son bouquet schubertien était sensiblement plus réussi, et culminait dans une Marguerite au rouet, la plus étourdissante qui m'ait été donné d'entendre : le transport tourbillonnant de Gretchen y était rendu avec une fièvre assez communicative.
L'inspiration-réflexe qui suit "und... sein Kuss !", comme s'effrayant de ce qu'elle vient de prononcer, est particulièrement géniale théâtralement.

Les bluettes postromantiques de Nakata et Yamada (s'apparentant quelquefois à Debussy et utilisant au besoin la polytonalité, mais jamais subversives) disposent de quelque chose d'assez délicieux lorsqu'elles sont chantées avec un sens du texte comme ici. "Hanayagu asa" (Le matin brillant) communique des sentiments particulièrement positifs et roboratifs.

Le public lui réserve un accueil très chaleureux que je ne partage pas complètement, dans le sens où c'est la seule interprète des trois qui ne m'enthousiasme pas au point d'aller me précipiter à son prochain récital. Néanmoins, c'était un très beau moment, assez maîtrisé, et par moment très inspiré.

Je suis un peu circonspect en revanche sur l'avenir de sa carrière (soliste s'entend) dans un créneau de soprano colorature où les voix aisées et bien plus belles pullulent, avec une maîtrise supérieure des langues européennes. Surtout que la voix manque un peu d'impact direct, ce qui pourrait la conduire à forcer, par exemple.

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6. Raquel Camarinha

Mais les farfadets intrigués n'avaient encore rien vu, puisque le dernier programme était tout simplement le meilleur récital de lied de la saison, encore plus exaltant (car plus inattendu) que celui d'Angelika Kirchschlager.

Malgré ses bras plaqués au corps (les trois solistes étaient d'une façon générale assez peu mobiles), Raquel Camarinha impose d'emblée _une présence, sur scène. La voix est, contrairement aux deux précédentes, sans faiblesse avérée, et tout au long du récital ; parfaitement placée, dense, d'une rondeur et d'une égalité qu'on entend rarement chez un soprano__ (cette qualité de médium étant généralement réservée aux bons mezzos).

A la fois franche et confortable, naturelle et rafffinée, son émission est mise au service d'un grand esprit d'à-propos poétique.

Le trois Mignon de Wolf, dans un bon allemand, ne laissent pas encore présager la malice et surtout la prégnance de l'imaginaire de Raquel Camarinha développe dans le diptyque Die Spröde / Die Bekehrte.

La soirée culmine dans les Três Redondilhas de Luiz Vaz de Camões (Croner de Vasconcellos), dont l'inspiration poétique, à mi-chemin entre le pastoralisme romantique et le symbolisme, se traduit dans une musique d'une mélancolie très douce, typiquement romantique du milieu du XIXe, bien que le cycle ait été composé un siècle plus tard. Une rareté absolue, dans une langue qui n'est à peu près jamais représentée sur la scène lyrique.
L'émission de la soprane devient plus franche, et croque incroyablement les mots et les sonorités. Si jeune, encore étudiante, et elle donne déjà une vraie leçon de poésie musicale.

Pourtant, les émerveillement n'étaient pas finis avec les Bretch : "Youkali" dans un français parfait, mais surtout un "Surabaya Johnny" qui m'interdit à tout jamais de réécouter l'oeuvre, sous peine d'être amèrement déçu. Elle surarticule admirablement son texte, parvenant à créer une voix de cabaret sans la moindre vulgarité, mais avec un timbre parlando spécifique mais totalement chanté, une sorte de léger poitriné acide, alors qu'elle chante réellement... Le public est complètement soufflé par son abattage extraordinairement évocateur.

Je laisserais n'importe quel autre programme pour assister à un de ses prochains récitals, clairement.

On peut se donner ici une idée de la voix, mais elle sonne en réalité bien plus large, dense, égale et moelleuse (il y a quelque chose d'un peu étroit dans cette vidéo, qui ne paraît pas du tout sur place), sans parler de la diction totalement saccagée par la prise de son alors qu'elle se révèle mieux que parfaite, dans la salle.

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7. Bilan

Une des toutes meilleures soirées de la saison, pour un concert gratuit où l'on ne trouvait à peu près que les proches des chanteurs... Et un résultat bien plus propre que bien des concerts de chanteurs célèbres... sans parler du degré d'originalité et d'aboutissement du programme.

J'avais déjà manqué la série la saison dernière, et laissé filer le premier des deux concerts pour aller assister au War Requiem. L'an prochain, je vais tout voir, impérativement, et les amateurs de lied seraient bien fortunés d'en faire autant, deux heures (sans entracte) de surprises, voire d'émerveillements.


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Commentaires

1. Le mercredi 27 juin 2012 à , par Ugolino le profond

Je ne sais pas si tu as vu, mais Camarinha donne un concert à l'Hotel de Soubise le 24 juillet prochain :
http://www.jeunes-talents.org/details-concert.php?id=124

J'étais intrigué par le programme très original, si en plus la voix suit comme tu sembles le dire ca devrait être très bien. J'y serai.

2. Le mercredi 27 juin 2012 à , par DavidLeMarrec

Non, je n'avais pas vu, merci beaucoup !

Je ne suis pas sûr d'être à Paris à cette date, ni d'être disponible ce jour-là, mais si je peux, il est certain que j'y serai.

En plus, la mélodie est le seul répertoire où Saariaho m'ait vraiment convaincu, Crumb y est très intéressant aussi. Rihm (considérant ce que j'ai joué et chanté à ce jour, les Hölderlin-Fragmente) et Sorabji, ça risque d'être plus insolite que passionnant, mais mâtiné Debussy et Strauss, ça me paraît très envisageable...

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