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Tragédiennes III - Véronique Gens au disque et en tournée


1. Programme - 2. Technique - 3. Choix d'orchestre - 4. Tragédiennes IV ?


Successivement Herminie d'Arriaga (absente de l'album discographique) et Ariodant de Méhul (pour la maîtrise suprême de l'instrument).


Ebloui par le premier volume qui reprenait les moments-cultes de la tragédie lyrique (les monologues d'Armide, "Tristes apprêts", la fin du III de Scylla & Glaucus...), très favorable au deuxième (dont le programme beaucoup plus rare était aussi structurellement moins intéressant, le classicisme ayant livré des tragédies plus lisses, aussi bien pour la musique que pour le livret), je suis sous l'emprise persistante de ce troisième volet, le plus virtuose de tous. Il s'agit, je crois, du plus beau récital d'opéra que j'aie jamais pu trouver au disque.

Une fois qu'on a posé cela, on peut regarder de plus près, en s'appuyant aussi bien sur le disque que sur les représentations de Lucerne (le 14 août 2011, avant la parution du disque) et de l'Opéra-Comique (10 avril 2012). [Je n'ai pas pu entendre les soirées d'Aix, Venise, Toulouse et Metz.]

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1. Le programme

Le programme réunit beaucoup de raretés, et notamment des choses qui intéressent de près les lutins pour souhaiter ardemment leur résurrection (Kreutzer, Mermet, Thésée de Gossec) ou en pratiquer déjà abondamment la partition (Le Prophète de Meyerbeer, Henry VIII de Saint-Saëns). Quantité de découvertes aussi, avec des partitions jamais données et difficiles à trouver (Ariodant de Méhul, ou son nouveau bis absent du disque, Herminie d'Arriaga). La plupart de qualité remarquable, on n'est pas dans le catalogue purement documentaire.

Et dans les oeuvres plus célèbres, osant jusqu'au répertoire de mezzo franc (Didon des Troyens), voire profond (Fidès du Prophète), Véronique Gens assure un véritable renouvellement des airs déjà entendus. Peut-être pas dans Iphigénie en Tauride (où elle surpasse tout de même jusqu'à Delunsch en urgence !), mais dans Didon, sa couleur, sa souplesse et son éloquence élancée ont peu d'exemple. Et surtout, le récital culmine avec une relecture complètement ahurissante du grand air d'Elisabeth de Valois (Don Carlos de Verdi) : un air très souvent chanté, et même en français pourvu d'une bonne petite discographie. En refusant la ligne musicale sans jamais la malmener, le binôme Gens-Rousset rend cet air à une forme de naturel récitatif, d'une beauté mélodique toujours aussi étourdissante, mais sans aucune complaisance vocale, sans recherche d'ampleur ni de spectaculaire. Il est difficile de croire qu'on puisse à ce point métamorphoser un air que les plus grands interprètes ont toujours exécuté d'une façon assez similaire. Et pourtant, le legato reste excellent... mais peut-être plus varié qu'à l'habitude.

Pour faire plus simple, je crois que pour chaque air de la soirée, obscur ou célèbre, Gens donne la meilleure version qu'on puisse trouver au disque et dans une bonne partie des archives existantes. Ce qui représente un attrait supplémentaire non négligeable à l'originalité du programme.

Evidemment, si l'on m'avait demandé de choisir, je n'aurais pas proposé exactement les mêmes titres (surtout pour le deuxième récital, où beaucoup de découvertes étaient de qualité mineure) ; pour autant, le choix tel qu'il est demeure excellent.

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2. Véronique Gens

Si l'on met de côté la beauté suprêmement naturelle de la diction et la profonde relecture des pièces présentées, il reste pas mal à dire de la voix elle-même, et uniquement en bien.

=> Elle semble inaltérable dans le temps, alors même qu'elle ose des extrêmes assez exigeants, en chantant en salle Lully (ambitus très restreint), Vitellia (ambitus très large de soprano), Fidès (mezzo grave), ou encore Donna Elvira à Bastille... La voix n'a rien perdu de son éclat du début des années 90 - peut-être un peu de projection, il faudrait le demander à ceux qui l'ont fréquentée en salle auparavant. Mais c'est extrêmement rare chez les sopranes qui utilisent des aigus "flottants" comme elle (souvent le vibrato se dérègle fortement et la justesse devient précaire).

=> L'égalité des voyelles, toutes timbrées à la perfection : jamais déformées, jamais trop couvertes ou trop ouvertes, jamais nasales, jamais mates... aussi bien les [a] que les [i] ou n'importe quelle autre, toutes rayonnent de la même façon, ce qui est extrêmement rare (et difficile !), et témoigne d'un travail d'un rare achèvement, techniquement parlant. Sans parler du confort de l'auditeur, qui est repu de beauté sonore à chaque syllabe, quels que soit le son et la hauteur.
L'effet s'en accroît grâce à un vibrato rapide mais de faible amplitude, qui fait onduler de façon très dynamique et harmonieuse les sons.

=> Gens utilise une forme de voix mixte inversée (celle des femmes), admirablement maîtrisée : sa voix de tête se charge de résonances plus graves dans le médium, ce qui lui confère une densité assez exceptionnelle pour un soprano lyrique, et ses graves secs mais ronds et complètement timbrés sont parfaitement audibles - grâce aussi à la complicité avec les Talens Lyriques.

=> La progression au sein d'un même récital des tessitures complètement médium du classicisme gluckiste à l'ampleur post-belcantiste de ces airs de Verdi et Saint-Saëns, en ayant alterné au cours de la soirée avec de véritables airs de mezzos, dépasse complètement mon entendement.
Oui, évidemment, c'est qu'elle chante tout avec sa voix, sans chercher à contrefaire quoi que ce soit, mais comment est-il tout simplement possible de chanter au même niveau d'excellence à quelques minutes d'intervalle des profils vocaux aussi différents ? S'il y a un miracle pour la Foi glottophile, je crois que je l'ai touché du doigt en voyant ce saint mystère opérer sous mes yeux à l'Opéra-Comique, sans amplification ni montage.

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3. Les Talens Lyriques et Christophe Rousset

Evidemment, ce panorama n'aurait pas été possible à tel degré d'aboutissement et d'électricité sans d'une part un orchestre spécialiste et attentif, d'autre part un chef assez aventureux pour oser des répertoires où les romantiqueux l'attendaient avec un fusil - les instruments d'époque ne sont pas encore très bien vus pour le XIXe, notamment parce que les ensembles spécialistes n'ont pas souvent la même virtuosité que les orchestres permanents, pour cette période.

=> Clairement, avec un effectif mince mais pas ridiculement réduit (7 violons I, 6 violons II, 6 altos, 4 violoncelles, 2 contrebasses, deux cors, trois trombones, bois par deux et jusqu'à trois selon les besoins des partitions les plus tardives), l'aération des timbres naturels (physiquement moins "fondus") et le soin des nuances piano évitaient de couvrir la chanteuse ou de l'obliger à sombrer et forcer.
Non pas que Véronique Gens soit un colibri, mais avec cent cinquante musiciens pas trop piano dans un rôle de mezzo à Bastille, il est très probable qu'elle ne passerait pas complètement.

=> Comme il est très logique, la collaboration de longue date (manifestement réciproquement enthousiaste) entre Véronique Gens et Christophe Rousset, ainsi que le terme d'une tournée de neuf mois, ont favorisé les respirations communes, le souffle d'ensemble.

De ce point de vue, donc, les Talens Lyriques étaient très satisfaisants.

En revanche, alors que tout le reste est assez similaire entre le disque et les récitals (à quelques titres près qui diffèrent), avec bien sûr un intérêt supérieur des récitals et croissant au fil des mois de pratique, l'orchestre ne sonne pas du tout pareil en vrai. Le disque, la retransmission de Lucerne, et même la bande de l'Opéra-Comique sont assez irréprochables : engagement absolu, rebond permanent, limpidité...

Dans la salle cependant, l'orchestre sonne assez gris et malingre, les vents ne sont pas très assurés (l'introduction des trombones chez Verdi est assez éparpillée par exemple), et sans que le résultat soit aussi décevant que le Rousset contemplatif et terne du milieu années 2000 (Persée, Roland, Vénus & Adonis...), on retrouve les mêmes problèmes de synchronisation des pupitres (très fréquent chez les cordes) que pour Bellérophon, avec quelque chose d'un peu plus automatique... L'ouverture de Médée de Cherubini, si trépidante à Lucerne, était prise encore plus vite, peut-être trop cette fois, car au détriment de la danse et de l'impact dramatique.

En revanche, je voudrais souligner la présence toute particulière des contrebassistes - généralement, le grain âpre des contrebasses à boyau peu être assez désagréable, mais je n'ai jamais entendu une basse aussi tranchante et efficace, on sentait pleinement tout ce que la réussite des exécutions devait à son assise grave.

Dans l'ensemble, l'orchestre ajoutait tout de même bien plus à la soirée (lisibilité, légèreté) qu'il ne retranchait, et les partitions comme la chanteuse soutenaient de toute façon déjà largement l'attention pour ne pas réclamer forcément LE meilleur ensemble en accompagnement.
Et quand bien même, on ne saurait jamais assez gré à Christophe Rousset de soutenir cette entreprise qui a donné à entendre - aussi bien aux passionnés qu'aux amateurs plus occasionnels qui auraient suivi des noms - de vrais bijoux.

Et les raretés se succédaient jusqu'en bis... (Henry VIII de Saint-Saëns, rareté relative, et Herminie d'Arriaga, rareté absolue)

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4. Tragédiennes 4 ?

Aucun des deux derniers volumes n'était prévu à l'origine, seulement dus au succès inattendu de chaque publication. Cette fois-ci, l'équipe a juré ses grands dieux qu'il n'y aurait pas de volume 4, et j'avoue que je vois difficilement les Talens Lyriques se lancer dans un programme incluant Grisélidis, Sigurd, Fervaal, Le Roi Arthus, Pelléas et Mélisande, Sophie Arnould, Antar, L'Heure Espagnole, Dialogues des Carmélites et L'Héritière (Massenet, Reyer, d'Indy, Chausson, Debussy, Pierné, Dupont, Ravel, Poulenc et Damase).

Pour des raisons techniques notamment :

  • le nombre de parties (vents en particulier, et cordes en conséquence) demanderait de recourir à un assez grand nombre de musiciens supplémentaires, ce qui produirait un caractère moins manoeuvrable (et plus ruineux !) de l'ensemble ;
  • la spécialité technique des musiciens et de Ch. Rousset serait sans doute mise à l'épreuve par la grande exigence solfégique de certaines de ces partitions, très supérieures à Gluck ou Verdi pour certains des compositeurs cités (les qualités de réinvention y sont beaucoup moins importantes que les qualités d'exécution) ;
  • la familiarité et le goût de ces musiciens pour le répertoire n'est pas connue : autant il reste possible de tracer un pont depuis la tragédie lyrique de Lully jusqu'au Grand Opéra finissant de Don Carlos et d'Henry VIII (même les tessitures subsistent), autant la réutilisation des compétences baroques dans le cadre de l'opéra post-pelléassien me paraît beaucoup moins évidente.


Sinon, à titre personnel, je souhaite tout à fait ardemment une telle publication, et même une seconde série pour compléter les "trous" de chaque époque parcourue :

  • Volume 1 bis (1676-1712) :
    • Atys de Lully : « Atys est trop heureux »
    • Achille & Polyxène de Collasse : « Va punir les Troyens, cours hâter la vengeance »
    • Enée & Lavinie de Collasse : « D'où me vient un bonheur qui passe mon attente »
    • Médée de Charpentier : « Retire-toi, tes yeux ne pourraient soutenir »
    • Didon de Desmarest : « Tu me fuis, Inconstant »
    • Philomèle de La Coste : « Cher & cruel Amour, auteur de ma souffrance » ... « Non, non, mon désespoir te livre ta victime »
    • Idoménée de Campra : « Espoir des malheureux, plaisir de la vengeance »
    • Callirhoé de Destouches : « Ô nuit, témoin de mes soupirs secrets ».


Pour le volume 2 bis, on pourrait suggérer du Francoeur & Rebel (Pyrame & Thisbé, « Tout ce que j'adorais n'est plus », ou encore Scanderberg), du Gluck (Iphigénie en Aulide), du Salieri (Les Danaïdes ou Tarare), du Grétry (Céphale & Procris, Andromaque, Guillaume Tell ?), du Catel (Sémiramis ou une nouveauté).

Quant au volume 3 bis, on pourrait aller voir du côté de Kreutzer (La mort d'Abel), Spontini (Fernand Cortez), Gounod (La Reine de Saba), pourquoi pas une Sieglinde ou une Isolde en français, Salvayre (La Dame de Monsoreau)...

Et il reste encore plus de possibilités pour un 4 bis : Cras, Ibert, Honegger, Hirchmann, Février, Landowski, Daniel-Lesur...

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C'est le problème lorsqu'on est trop formidable [1], on fait naître des exigences.

Notes

[1] Vous l'aurez rapidement mesuré, je crois, à la périodicité serrée des superlatifs.


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Commentaires

1. Le mardi 17 avril 2012 à , par Pierre

Beau compte rendu et je vois que nous avons les mêmes souhaits ou presque pour un Tragédienne 4... même si j'irais moins en avant dans le temps, en commençant par rester un peu sur Meyerbeer avec Valentine des Huguenots par exemple, Sapho de Gounod, Chimène de Massenet... même une improbable Carmen pourquoi pas!!

Par contre, c'est vrai que les Talents Lyriques seraient peut-être difficilement justifiables sur un tel répertoire... Si dans ce troisième volume, le début les justifie tout à fait, passer entièrement à un répertoire romantique serait difficile.

Sinon, "Herminie" d'Arriaga est sur le volume II...

Enfin, signalons la sortie prochaine chez ONDINE, un récital Berlioz/Ravel dirigé par John Axelrod et l'Orchestre National des Pays de la Loire : Shéhérazade, Les Nuits d'Eté et Herminie...

2. Le mardi 17 avril 2012 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour Pierre !

Beau compte rendu et je vois que nous avons les mêmes souhaits ou presque pour un Tragédienne 4... même si j'irais moins en avant dans le temps, en commençant par rester un peu sur Meyerbeer avec Valentine des Huguenots par exemple, Sapho de Gounod, Chimène de Massenet... même une improbable Carmen pourquoi pas!!

Très bien, mais dans ce cas, je veux par contrat mes Tragédiennes 5 ! Et même Tragédiennes 6 sur le second vingtième, je serais très intéressé (plutôt dans le genre post-debussyste ou post-poulencquien, mais pas seulement).

Le problème est qu'elle ne pourra pas évoluer aussi agréablement dans les romantiques les plus lyriques. Ok pour Carmen, mais sinon, qu'est-ce que tu voudrais jouer comme solo intéressant à renouveler dans Valentine, Sapho ou Chimène ?

Ce n'est pas tant la justification théorique des Talens que leur aptitude technique ou stylistique qui reste à démontrer ; ce pourrait être très bien, ou en tout cas différent.

Pour Ravel et Poulenc, en revanche, je crois que ça ne passerait pas.


Sinon, "Herminie" d'Arriaga est sur le volume II...

Ah, c'est pour ça que ça m'était familier ! :) Je n'ai pas beaucoup écouté ce volume, j'avais trouvé les raretés moyennement intéressantes... A tort, concernant Herminie !


Enfin, signalons la sortie prochaine chez ONDINE, un récital Berlioz/Ravel dirigé par John Axelrod et l'Orchestre National des Pays de la Loire : Shéhérazade, Les Nuits d'Eté et Herminie...

Ah, Shéhézarade, ce sera grand ! Peut-être cela dit que l'aigu flottant sera moins adéquat que ce que font les mezzos légers ou sopranos II (Kožená, Kirchschlager, Antonacci, Losier...). Mais comme il y en a assez peu de ce niveau gravées au disque, je prends !

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David Le Marrec

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