Carnets sur sol

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Or, voici ce que moi maître Favier, natif d'Ancenis, près de la ville de Nantes, frère de l'ordre de Saint-Dominique en l'abbaye de Pontarlier, et actuellement camérier du révérendissime seigneur Cauchon, évêque de Beauvais, j'ai été appelé à voir et entendre. Je l'inscris sur ce parchemin comme une chose véritable et digne de foi, afin que les enfans de nos enfans en soient instruits et puissent rendre à chacun la justice qu'il mérite. Ce jour cinq avril, Aqua sapientiae, le seigneur évêque me fit appeler dans son oratoire et me dit :
— Maître Favier, tu m'es attaché par tous les liens qui sont sacrés sur la terre ; tu es mon inférieur dans l'ordre des serviteurs de Dieu, par conséquent tu me dois respect et obéissance ; tu m'es attaché par le sang, puisque ta mère était la sœur de mon frère de ce côté tu me dois amitié et dévouement ; jusqu'à ce jour tu m'as rendu ces sentimens avec empressement et bonne foi, et je t'ai choisi, pour t'en récompenser. Je vais t'admettre à un secret qui nous rendra plus puissants que les rois de la terre, car, avec ce secret, nous ferons roi celui qui nous conviendra et qui donnera aux églises et aux évêques l'éclat. et l'autorité qu'ils doivent avoir. Prends ces tenailles, cette discipline, ce réchaud et ce charbon, et suis-moi. Je lui obéis en silence et le suivis.

Déjà la nuit était close et tout dormait dans la ville de Rouen, à l'exception des sentinelles qui veillaient sur le rempart. Nous arrivâmes au fleuve qui arrose la ville, et, nous étant placés dans un bateau préparé à un endroit convenu, nous traversâmes la Seine et abordâmes au pied de la tour de cette ville. Nous y fûmes introduits par l'officier qui y commandait et qui demanda au seigneur Cauchon sa bénédiction et ses prières. Après que le révérendissime évêque les lui eut accordées, on nous ouvrit plusieurs portes, toutes verrouillées et armées de gros clous, et nous arrivâmes à un escalier dont il nous fallut monter soixante-huit marches. Arrivés au haut dudit escalier, nous entrâmes par une porte basse dans une salle voûtée et le geôlier nous ayant laissés sur l'ordre du révérendissime, nous approchâmes d'un lit couvert de paille et y vîmes une jeune fille endormie. Je la reconnus à l'instant pour Jeanne la Lorraine, que le menu peuple avait coutume d'appeler la pucelle d'Orléans. Le jour même dont il. est question, elle avait été interrogée en présence des révérendissimes évêques de Beauvais et de Worcester ; de cinq autres illustres prélats et de cinquante docteurs, et elle avait répondu avec insolence et superbe aux demandes qui lui avaient été adressées. Le seigneur Cauchon l'ayant éveillée lui dit :
— Jeanne, voici que ton heure est venue et que tu vas périr sur le bûcher pour tes exécrables sorcelleries, cependant si tu veux obtenir le salut de ton corps afin de penser au salut de ton âme, tu le peux ; à moins que tu ne persistes dans ta damnable obstination à ne point révéler les secrets qui t'ont faite plus forte et plus vaillante que les meilleurs chevaliers.

— Las ! répliqua Jeanne, mon secret, c'est mon amour pour la France et le gentil roi Charles VII injustement dépouillé de son royaume.
— Écoute, Jeanne, reprit le seigneur Cauchon, nous n'avons point de temps à perdre en paroles inutiles. Il est une chose sur laquelle je ne t'ai point publiquement interrogée afin de garder une voie à ton salut ; réponds-moi sincèrement sur cette chose, et je te jure sur les évangiles que tu seras mise en liberté à l'instant même.
— Je ne refuse point de répondre, répondit la jeune fille, si ce que vous me demandez n'est point trahison envers mon Dieu, ma foi, ou la France.
— Ce n'est point trahison que je te demande, dit le seigneur Cauchon, c'est vérité.
— Ores, répondit Jeanne, je la dirai toute simple et toute nue.
— Est-il point vrai, dit le saint évêque, que le jour où tu assistas au sacre du méchant roi Charles VII, il se retira avec toi et deux chevaliers en la sacristie de l'église, et que là, tu versas une liqueur dans son gobelet en lui disant.
— Celui-ci n'est-il pas le vrai breuvage du roi de France.
— Oui, répondit-il, celui-ci me fait roi bien plus que l'huile sainte du sacre : avec celui-ci, j'ai acquis et mérité le nom de victorieux, et jamais je n'en boirai d'autre.
— Il est possible, dit Jeanne, que j'aie dit et que notre Sire le roi ait répondu quelque chose d'approchant, et s'il faut dire vrai, je me le rappelle présentement comme si j'y étais.
— Eh bien ! dit Cauchon, apprends-nous de quoi était composé ce merveilleux breuvage qui a rendu Charles victorieux de ses ennemis et l'a fait roi de France, et, je te le jure encore, tu sortiras d'ici libre et sauve avant que le jour ai paru.

Jeanne se prit à regarder le seigneur Cauchon avec un étonnement si naturellement joué, que j'aurais cru qu'il était véritable si je n'avais pas connu l'horrible perfidie de cette fille ; puis elle dit :
— Ce breuvage, monseigneur, était du vin des campagnes de Reims, du vin simple et naturel.
— Détestable sorcière, s'écria l'évêque indigné, nulle crainte ne peut te forcer à dire la vérité ?
— Hélas ! je la dis sans la déguiser nullement. Ce breuvage était du vin, ni plus ni moins que du vin, je le jure devant Dieu.
— Préparez ce réchaud et ce charbon, me dit le seigneur évêque, et nous verrons si la douleur et les tortures lui arracherons le secret qu'elle s'obstine à taire.
— Dieu, mon Dieu ! s'écria Jeanne en se mettant à genoux ; ne me torturez point et ne déchirez pas mes membres ; je suis faible, car le Seigneur est retiré de moi : mais vous ne pourriez me faire dire qui n'est pas, je ne connais ni sorcellerie, ni maléfices.
— Et cependant, reprit le seigneur Cauchon, tu avoues avoir tenu le propos que j'ai dit.

— Hélas ! monseigneur, écoutez-moi, voici comment cela arriva. Un jour plusieurs seigneurs de la cour, après avoir écouté mes paroles, s'en laissèrent persuader, car alors j'étais inspirée de l'esprit de Dieu, et mes discours avaient le don de la persuasion. Ces seigneurs me conduisirent en un château où était le roi. Il s'y faisait grand bruit et les serviteurs chargés de fruits et de venaison, allaient et venaient par tout le château. On nous conduisit dans une salle où un festin était somptueusement servi. Le roi assis au haut bout de la table était déjà pris de vin ; il chantait avec gaieté, malgré les malheurs dont son peuple était accablé. En nous voyant entrer, il dit au seigneur La Hire qui était un de ceux qui nous conduisaient :
— Que penses-tu de ce banquet ?
— Je pense, dit le seigneur La Hire, qu'on peut perdre son royaume plus gaiement.
— Hors d'ici, s'écria Charles, hors d'ici les mauvais conseillers ! il faut rire et boire.
— Bien, lui dis-je, buvons et rions, sire.
— Voilà qui est sage, repartit Charles. Jeanne je te ferai mon bouteiller et mon échanson. Allons, donne-moi de ce vin qui est dans cette cruche d'argent. Je pris la cruche, et ayant versé dans le gobelet du roi je le goûtait selon l'usage. Mais à peine en eus-je avalé une gorgée, que je rejetais la cruche loin de moi en disant :
— Quel est ce détestable vin ?
— Par le ciel ! tu est difficile, dit Charles, ce vin est de notre belle province de Champagne.
— Ce n'est pas vrai, lui dis-je, le vin de Champagne que doivent boire les rois de France n'est bon qu'en la ville de Reims où sont les Anglais.
A cette parole que l'esprit de Dieu m'avait dictée, tous les assistants applaudirent en criant et en faisant briller leurs épées, et le roi Charles, rappelé de son ivresse, s'étant levé soudainement tira aussi son épée et cria :
— Ores, que ce vœu soit pour tous comme pour moi, nous ne boirons plus de ce vin qu'en la ville de Reims.
— Et Je vous le verserai, sire, répondis-je. Vous savez, monseigneur, comment s'est accompli ce voeu ; comment Dieu fit tomber Orléans et Reims dans nos mains, et comment la cérémonie du sacre y fut célébrée. Le roi étant sorti un moment, parce que la chaleur et la fatigue l'accablaient on lui apporta une cruche de vin pour le rafraîchir ; je le lui versai, et lui dis la parole que vous m'avez rappelée, et à laquelle il répondit ce que vous savez. Voilà la vérité, il n'y en a point d'autre.

Ce récit mit le seigneur Cauchon dans une grande colère, car il ne croyait point à l'invention de la sorcière Jeanne, et il m'ordonna de la tourmenter par les tenailles rougies dont je lui perçai les chairs des jambes et du sein. Mais nous ne pûmes en rien obtenir de plus que ce qu'elle avait dit, et nous fûmes forcés de nous retirer sans rien savoir d'un secret si merveilleux.

Ledit évêque Cauchon, traité par Favier de révérendissime, est décédé de malemort en se faisant faire la barbe, et après avoir été enterré comme un saint, ses os ont été exhumés de la tombe et jetés à la voirie. Le roi Charles VII a anobli la famille de Jeanne en lui donnant le nom de Lys et l'a comblée de biens.

Plusieurs monuments ont été élevés à la mémoire de Jeanne d'Arc. Une statue lui a été consacrée sur la principale place d'Orléans.

Celui dont on voit ici la représentation appartient à sa ville natale. Quoiqu'il m'ait été impossible de vérifier l'authenticité de l'anecdote que je rapporte, j'ai cru devoir la publier. Tant d'historiens et de poètes se sont occupés de cette illustre héroïne, que ce n'était pas chose facile que de trouver quelque chose d'inconnu, et qui eût échappé à leurs investigations.

Frédéric SOULIÉ, « Le Breuvage de Jeanne d'Arc », tiré de l'exemplaire d'octobre 1834 de Musée des Familles – l'un des premiers périodiques illustrés à bas coût et grande diffusion.

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J'aime beaucoup l'hésitation manifestement sincère entre incongruité et déférence de ce petit récit. Et puis, comme d'habitude, Soulié qu'on ne vante plus guère vaut par une langue d'une simplicité non sans élégance : les archaïsmes adroits restent très discrets, les phrases plutôt longues mais simples, le vocabulaire soigné mais sans préciosité.


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