Carnets sur sol

Aller au contenu | Index des notules | Aller à la recherche

Cheltenham Opera House


(Illustrations vidéo ci-après.)

Les représentations à petit budget mettent souvent mal à l'aise : faute de moyens, faute de travail, elles peuvent révéler les coutures, l'effort dans l'Art plus que sa souveraine suggestion - et les vérités ou les émotions qu'il peut porter disparaissent alors sous une impression mitigée de bricolage.

Ce constat est valable y compris avec d'excellents professionnels dans des lieux parfois inadaptés qu'ils sont forcés d'occuper faute de carrière prestigieuse.

Cette impression est devenue très vive depuis que le disque - et à présent la vidéo - est devenu la première source d'information musicale, alors qu'autrefois il n'était possible de compter que sur la production locale et la pratique amateur de la famille. L'excellence la plus léchée passe ainsi en boucle dans nos oreilles, et à présent, à prix d'ami les disquaires en ligne - pour ne pas parler des sites de flux en libre accès comme MusicMe, Deezer ou Jiwa.

On a du mal à concevoir désormais qu'il y a un siècle, on ne pouvait écouter encore qu'assez peu d'oeuvres, et une à deux fois dans sa vie un titre précis... Autant dire qu'il fallait être bien préparé (ou un sacré voyageur) pour ne pas passer à côté de Wagner !
Restait alors, pour accéder au répertoire, les réductions des symphonies pour piano à quatre mains et des opéras pour piano accompagnateur, ce qui ne s'adressait qu'aux amateurs éclairés capables d'un certain niveau de déchiffrage et de jeu.


La glorieuse cité lyrique de Cheltenham vue depuis le Sud, sur Leckhampton Hill.


Pourtant, il existe aussi des cas où l'entreprise artisanale peut raviver les couleurs de chefs-d'oeuvre trop entendus, révéler de la beauté ou de la poésie là où les grandes exécutions semblent ne redire que la même perfection trop confortable, trop assurée, trop évidente.

Je pense en l'occurrence à une entreprise d'une association du Gloucestershire, dont l'inventivité du nom (Bel Canto Opera) est inversement proportionnel à l'apport en termes de répertoire et d'interprétation.

Le principe est simple : William Bell, chef d'orchestre, a fondé son petit festival annuel à Cheltenham en 1989, et se trouve rejoint par le producteur Tim Boyd en 1995. Il se trouve que le travail de Tim Boyd est très bien documenté sur la Toile, comme metteur en scène et... librettiste.

La compagnie joue, avec un orchestre correct et des chanteurs vraiment excellents, beaucoup d'oeuvres célèbres de Mozart, Donizetti, Verdi ou Puccini, mais aussi des choses moins courues de Nicolai, Flotow, Bizet, Bernstein ou Menotti.

A chaque fois, c'est en langue locale, dans une traduction réalisée par Tim Boyd.

Et c'est là où l'affaire devient diablement intéressante.

--

Comme le veut une bonne part de la tradition et une certaine logique (y compris le temps de répétition), les récitatifs sont remplacés par des dialogues, toujours savoureux. Respectueux, mais ils ajoutent une part d'autodérision qui cadre parfaitement avec le caractère confidentiel des représentations. Les personnages deviennent un peu plus prosaïques, mais sans jamais se départir d'une certaine grâce - d'une certaine façon, les types prévus par l'opéra paraissent un peu plus humains, mais pas moins admirable.

Par ailleurs, les airs sont versifiés, ce qui occasionne quelques belles rencontres rimiques.

La mise en scène assurée également par Tom Boyd va à l'avenant de l'esprit, assez habitée, à la fois naturelle et sans prétention. Avec des décors soignés mais simples, le pouvoir de suggestion est étonnant.

Pour faire simple : à mon humble avis, la qualité des oeuvres s'en trouve augmentée, parce qu'une petite part de malice y est ajoutée, sans rien abîmer de la beauté des situations. Il suffit de voir sa Flûte ou son Elixir, on s'amuse beaucoup plus qu'avec le livret original - en plus d'être plus sympathique et plus juste, c'est sensiblement mieux écrit.

Sans compter que la bonne articulation des chanteurs permet de tout entendre au public de recevoir tout cela directement. Une chose qu'on s'autorise très peu en France, même s'il existe quelques exceptions très rares (Hindemith avec Lionel Peintre cette saison en région parisienne), alors que la tradition anglophone est vivace. Du coup, le placement des chanteurs est naturel et confortable, et les voix sonnent admirablement (certaines sont même magnifiques, par exemple Eamonn Dougan ci-dessous).

On ne va pas s'étendre et plutôt renvoyer à la page personnelle de Tim Boyd, qui permet d'accéder aux photos et vidéos d'un certain nombre de spectacles.

Mais voici tout de même deux extraits sélectionnés par nos soins.

Duo de la Flûte, avec un texte assez truculent, qui renforce le caractère de Papageno, plus subtil que la bouffonnerie de Schikaneder :


Et la relecture de la barcarolle nuptiale de l'Elixir de façon infiniment plus tranchante (et vraiment drôle) que le Romani original :


L'usage de l'éclairage est d'ailleurs bien plus inspiré qu'il n'y paraît, il y a une véritable évolution sur l'ouvrage, et ici le côté naïf de la cérémonie factice, façon lithographie, est vraiment réussi.

--

Bref, il est possible de faire des merveilles et même d'améliorer des bijoux du répertoire avec des moyens limités, beaucoup d'investissement et une certaine dose d'inspiration. Voilà qui est réjouissant !


--

Autres notules

Index classé (partiel) de Carnets sur sol.

--

Trackbacks

Aucun rétrolien.

Pour proposer un rétrolien sur ce billet : http://operacritiques.online.fr/css/tb.php?id=1448

Commentaires

1. Le jeudi 14 janvier 2010 à , par Ouf1er

Oui, excellente la Barcarolle !

2. Le mercredi 20 janvier 2010 à , par DavidLeMarrec

Je trouve aussi, vraiment spirituel. :-) L'original est sympathique, mais celui-ci est vraiment drôle.

Ajouter un commentaire

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte.
Vous pouvez en revanche employer la syntaxe BBcode.

.
David Le Marrec


Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Antiquités

(18/5/2011)

Chapitres

Archives

Calendrier

« janvier 2010 »
lunmarmerjeuvensamdim
123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031