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Armide à Abou Ghraib (Plante / Rambert / Cals ; Houston-Gennevilliers)


On reproduit un nôtre commentaire de la section "saison 2010-2011", qui constitue à la fois une information que nos aimables lecteurs ont peut-être manquée (dates, tarifs, lien du théâtre en fin de notule) et un rapide compte-rendu de l'exécution d'une oeuvre rarement donnée.

Concert 3 : Armide à Abou Ghraib (Théâtre de Genevilliers)

(Samedi 18 septembre.)

Le Mercury Baroque de Houston joue une version actualisée assez second degré de l'opéra de Lully. Dans la mise en scène de Pascal Rambert, Renaud est un GI un peu paumé ramassé par Armide, une égérie voilée à l'iranienne (voile noir et lunettes noires mais robe tout échancrée dans le dos) qui vient l'enlever en voiturette de golf après avoir renoncé à l'assassiner à coups de club.
Toute tasse bue, même si les idées sont absentes à partir de l'acte III, la transposition sauvage mais sans prétention se montre assez sympathique, plus qu'une imitation du Grand Siècle ratée.

L'exécution musicale est très valable. L'Ensemble Vocal Lumen de Lumine est d'un excellent niveau, avec de belles textures limpides et de très belles individualités (on y trouve même Mélodie Ruvio chez les alti, la Folie du Carnaval & La Folie de Destouches joué par Niquet à Ambronay il y a peu). Ce sont d'ailleurs ses membres qui se révèlent les meilleurs solistes de la soirée : Laurent Herbaut se montre un Aronte superbement mordant, Pascal Richardin un Artémidore gracieux, Laurent Bourdeaux un Ubalde plein d'autorité et de présence. Edmond Hurtrait, visiblement baryton, se tire très bien de la partie aiguë du Chevalier Danois.
Dans leur travail choral, on peut en revanche regretter des attaques pas assez franches et une petite mollesse, un manque d'abandon et d'engagement. Un rien transformerait leur prestation correcte et solide techniquement en quelque chose de superlatif : la fameuse "étincelle" de vie, pourtant pas compliquée à offrir à ce niveau de maîtrise et dans ce répertoire assez facile.
Le chef de choeur Dider Louis a là une voie de travail toute trouvée, parce que la clarté des plans, la qualité des timbres et la qualité de l'articulation verbale sont excellentes... Dommage de ne pas en tirer parti (car le modèle esthétique semble plus ou moins Les Elémens de Suhubiette).
Même chose, en moins convaincant, pour les Mercury Baroque dirigés par Antoine Plante. Le niveau est très correct et sonne bien, mais comme parfois avec les baroqueux américains, il y a quelque chose d'assez lisse et sage, comme un regret du grand orchestre symphonique. Certes, ce sont des archets à l'ancienne, mais on n'entend pas de grande incisivité pour autant, plutôt une évolution assez sage, finalement de peu de différence avec une exécution "à la moderne".
Effectif réduit (un alto tient le rôle de la troisième flûte dans la Passacaille) très peu sonore, avec un continuo modeste : violoncelle, clavecin, théorbe (de type chitarrone). L'exécution est très correcte, avec quelques scories : quelques écarts de justesse chez les deux violons solo, et surtout une mesure vive de récitatif (celle qui précède "L'horreur de ces lieux solitaires" à l'acte III) prise soudainement à la moitié de son tempo (pour éviter les doubles croches vives ?).

Concernant les autres chanteurs solistes, la qualité du français ravit pour des anglophones (elle serait très bonne y compris pour des francophones). Lauren Snouffer en Phénice (et la Gloire du Prologue) possède une voix légère mais d'un très beau tissu assez dense, une diction parfaite et une belle aisance scénique ; Sarah Mesko est idéalement choisie come vis-à-vis en Sidoni (et la Sagesse), avec une voix plus large, au timbre un peu moins délimité, mais dont le contraste de coloris et d'ampleur est très adéquat avec sa partenaire, sans sacrifier le moins du monde le style.
Zachary Wilder fait entendre quelques traces d'accent ([t] alvéolaires, quelques voyelles), mais dans un français qui demeure limpide. Le modèle de cette voix semble être Stephan van Dyck : voix très légère, peu vibrée, dont l'atrait principal est le timbre, un bleu d'une clarté presque transparente, mais qui rayonne peut en termes de projection. Ce rôle ingrat et difficile est remarquablement négocié de bout en bout, pas de faiblesses et une certaine présence musicale.

Très bizarrement contrastée en revanche, la prestation de Sumner Thompson : son Hidraot est assez laidement chanté (encore un émule de Bernard Deletré, sans disposer de sa voix...), très nasal, n'employant ni les harmoniques de poitrine, ni l'allègement mixte, tout passant comme au milieu du spectre sonore et par le nez, avec pour résultat un son verdâtre pas bien beau et même pas sonore. Des inversions (ou inventions) de mots, dans un français pourtant très bon, produisant des phrases dépourvues de sens, même si ce n'était vraiment pas tragique.
En revanche, dans la Haine, la voix était remarquablement allégée et homogène, moins nasale, et ressemblait alors à un vrai baryton, à l'aigu assuré et à l'aplomb assez délectable !

Enfin, Isabelle Cals était Armide, contre-emploi assez évident. La voix sonne toujours assez 'vieille' et forcée sur le gorge, mais par rapport à ses partenaires, elle fait valoir son rang avec une vraie projection bien sonore qui la rend correctement présente dans tout le petit théâtre là où ses partenaires y sont parfois piégés.
Elle s'efforce incontestablement de varier les intentions, mais sa voix très monochrome et son émission peu gracieuse peinent assez à émouvoir : la vocalisation du I est pesante, le récit du II bien maîtrisé sans panache excessif, le monologue du V assez pâle, presque banal - qui tout de même, vu le texte et la musique, appelait des variations d'accent et de couleur, et pouvait produire plus. En revanche la diction est très correcte, ce qui vu la technique de départ représente un effort supplémentaire. Et son assurance bien plus grande que celle de ses jeunes partenaires dont elle semblait en quelque sorte une marraine professionnelle.
J'ai toujours regret à faire ce genre de considérations négatives, mais l'art est aussi affaire d'affinités esthétiques ou émotionnelles - et en ce qui me concerne, Isabelle Cals n'a jamais provoqué ni l'une ni l'autre chez moi, nul doute que d'autres penseront différemment. Mais je ne puis pas inventer autre chose que ce que j'ai entendu, quand bien même ce serait à tort...

Il faut aussi, pour bien prendre la mesure de la soirée, considérer quelques circonstances pratiques.

La soirée durait deux heures, entracte compris (au disque, sans entracte, c'est plutôt 2h40). On a donc coupé les divertissements : chant de victoire de Phénice et sarabande de Sidonie au I, le révolutionnaire choeur a cappella des Naïades au II (qui marque un changement de dimension : le compositeur peut s'abstraire des règles formelles pour créer un effet expressif), les ballets et chants de la suite de la Haine au III. L'acte IV, lui, est "comme souvent" (??), dit le livret, entièrement supprimé. Il est vrai qu'il est dispensable dramaturgiquement, un peu comme le IV de Ruy Blas, avec sa leçon un peu comique... mais évidemment pas en termes d'équilibre et de couleur. Je suppose que le "souvent" s'applique aux très rares représentations du début du XXe, l'argument est donc inexact (voire pas tout à fait honnête).
Vu la relative mollesse de l'ensemble, ces amputations étaient cependant tout à fait acceptables, on aurait pu sentir des longueurs alors que la soirée un peu ramassée était très agréable.

Enfin, le théâtre de Gennevilliers est une petite horreur. Certes, son accueil avec ses tables rustiques pour un souper est plutôt original, mais la salle ! Toute grise, pas très confortable, un froid glacial qui se jette du plateau non chauffé (pauvres chanteurs, qui ont intérêt à bien préparer leur voix !) sur les spectateurs à l'ouverture du rideau étanche, aucun dispositif de répercussion du son, des cintres visibles et ouverts qui happent la musique. Les voix, dans le plateau profond, étaient en partie escamotées par la distance et surtout les cintres qui formaient un mur invisible ; lorsqu'elles s'approchaient sur le bord de la scène, la projection redevenait tout de suite normale, pas par la proximité, mais parce que la diffusion du son redevenait naturelle. Un simple plafond amovible en contreplaqué au-dessus du plateau et de la fosse aurait changé beaucoup de choses (un peu de chauffage aussi...).


En somme, une bonne soirée, qui avait surtout pour but (réussi) d'entendre Armide sur scène, plaisir rare, d'autant qu'on disposait ici d'une véritable mise en scène, certes décalées et limitée, mais néanmoins plaisante. Et que rien n'y était désagréable ou raté non plus, même si, avec peu de chose (un tout petit peu d'effort de conception sonore du théâtre, même pas coûteux ; un peu plus d'abandon et d'enthousiasme chez l'orchestre ; et peut-être une autre Armide), on aurait pu rendre cette soirée remarquable.

C'est encore donné le 21 à 19h30 et les 22, 24 et 25 septembre à 20h30. Pour les résidents, jeunes et séniors (voyez sur leur site), le déplacement n'est pas coûteux (11€), et l'expérience est donc tout à fait recommandable.


Pour prolonger autour d'Armide sur Carnets sur sol :
=> Des fulgurances écrites
=> Amadis brouillon d'Armide
=> Un concert des 24 Violons du Roy avec Isabelle Druet
=> Remarques et prolongements à partir d'un texte tiré de Bertrand Porot


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