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Jean-Philippe RAMEAU - Les parentés de La Princesse de Navarre

Carnet d'écoutes. Une petite balade au sein d'échos ramistes, extraits sonores à l'appui.

L'oeuvre (comédie en trois actes, largement un ballet) date de 1744. On est frappé par les étranges parentés avec les tragédies lyriques contemporaines. Bien sûr, les tournures harmoniques, les motifs du baroque français connaissent des constantes, et plus encore au sein d'une même école, sans même parler de s'attacher à un compositeur unique ! Rameau, de surcroît, est fortement individualisable (traits de bassons, répétitions des notes dans les passages agités, doublure des dessus par les flûtes, élan beaucoup plus figuratif...).
Pourtant, ici, il ne s'agit pas de tournures, mais bien de véritables parentés entre motifs ou thèmes. Chose en réalité très rare dans le baroque français, où le pasticcio [1] n'était pas à la mode, ni même le réemploi ou l'autocitation.

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=> L'oeuvre débute par une ouverture dont les détachés bondissants et majestueux rappellent, y compris sur le plan mélodique, celle de Dardanus. Disons simplement que le motif initial est à peu près identique, ce qui affecte évidemment la parenté entre les deux pièces.

Début de l'ouverture de La Princesse de Navarre par Nicholas McGegan.

Début de l'ouverture de Dardanus par Frans Brüggen.

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=> L'air du guerrier, à la fin de l'ouvrage, est incroyablement proche de l'air de l'athlète dans la seconde version de Castor & Pollux. La vocalisation, rare dans l'opéra français, reproduit de surcroît des traits identiques ; les cuivres éclatants ; les rythmes saccadés qui dynamisent, comme dans un marche, l'avancée de la musique ; les divers tournures d'introduction, de transition ; l'éclat de la partie vocale ; la ligne mélodie ; tout cela est quasiment copie conforme. Il est même question en guise de fin du dernier vers de la gloire de nos héros, dans les deux cas ! Clairement plus qu'une parenté : une inspiration pour Castor [2]. L'air à la fin de l'acte II du Castor de 54 a déjà été présenté sur Carnets sur sol.

Air du guerrier, l'antépénultième "numéro" [3] de la Princesse de Navarre.

Air de l'athlète de Castor & Pollux, présent dans la version de 1754. Tom Raskin, John Eliot Gardiner, The English Baroque Soloist à Paris en février 2007.

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=> Enfin, le ballet général des quatre quadrilles qui clôture l'oeuvre rappelle assez furieusement les Tambourins de Dardanus.
Bien sûr, on pourrait évoquer ce mouvement de danse qui rappelle aussi la contredanse des Indes. Si le motif thématique initial en est moins proche que chez les Tambourins, l'harmonie s'en montre tout aussi comparable.
Bref, cette Princesse de Navarre constitue un petit creuset, pas aussi réussi que ces pièces plus célèbres, mais qui contient nombre de parentés, surtout localisées aux extrémités.

Fin de La Princesse de Navarre.

Tambourins I & II extraits de Dardanus (Frans Brüggen et l'Orchestre du XVIIIe siècle).

Contredanse des Indes Galantes (Frans Brüggen) - également proposée sur cette page.

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=> On pourrait relever bien d'autres exemples, mais où l'inspiration est juste commune, et non d'imitation à proprement parler. Par exemple cette musette qui précède le ballet final, dont les accents rappellent, parmi plusieurs autres, le ton qui ouvre la chaconne terminant Dardanus.

Ladite musette.

Chaconne de Dardanus (Brüggen).

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Les autres proximités sont plus de l'ordre de l'unité stylistique que de l'influence. Nous n'aurions peut-être pas soulevé cette question s'il n'y avait là un intéressant faisceau de dates :

  • composition de la Princesse de Navarre en 1744 ;
  • refonte des trois derniers actes du Dardanus de 1739 en 1744 (donc replongée dans cet univers) ;
  • refonte du Castor de 1737 en 1754.

Il apparaît ainsi que l'ouverture de Dardanus a pu être rappelée au bon souvenir de son auteur par une replongée dans l'oeuvre, la veine de certaines danses inspirée par une même pratique dans ces années, et l'air du guerrier manifestement considéré comme ébauche au moment de composer celui de l'athlète dans le cadre non pas d'un ballet comique, mais d'une tragédie lyrique de grand format.

Parentés étonnantes, puisqu'assez rare à ce point, on l'a dit.

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Pour clore cet inconséquent badinage, signalons simplement les versions disponibles ou recommandables :

  • La Princesse de Navarre par Nicholas McGegan, dans un goût très stable et sérieux qui doit beaucoup à Haendel (pas incontournable de ce point de vue).
  • Plus roboratif, le Castor & Pollux de Christie, le disque majeur à posséder pour la troisième école.
  • Enfin, Dardanus par Marc Minkowski (avec notamment Mireille Delunsch et Magdalena Kožená).


Notes

[1] Tradition propre à l'opéra seria italien, où un compositeur empruntait des airs entiers à d'autres pour écrire un opéra.

[2] La refonte de Castor est postérieure de dix années à La Princesse de Navarre, et l'air plus intéressant, comme vous pouvez en juger. Ses atouts ont été portés à un degré de finition bien supérieur.

[3] A l'opéra, on désigne par numéro un morceau musical plein et clos sur lui-même. La tradition provient de la numérotation chronologique des airs et ensembles dans les opéras italiens - entrecoupés de "récitatifs secs", qui sont accompagnés seulement par une basse continue, puis par un clavier.


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Commentaires

1. Le vendredi 1 février 2008 à , par licida :: site

Bon ce n'est pas dans La Princesse de Navarre, mais j'ai toujours (enfin depuis que je connais l'oeuvre) trouvé que la tempête d'Anacréon ressemblait fort à celle des Indes Galantes (Turc généreux). Certes pour toutes les tempêtes la formule musicale est à peu près la même, mais ici les traits de flûtes mimant les sifflements des vents se retrouvent de façon quasi identique.

Voilà c'était ma contribution ramiste :o)

"Vents furieux! Tristes tempêêêêteu! FuyéEéEééEé de nos climaaaats!" (ça c'est juste pour avoir l'air de ne pas faire de hors sujet... et aussi pour faire mon malin: oui je connais UN air de la Princesse de Navarre, ça vous en bouche un coin, hein?!)

2. Le vendredi 1 février 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Ah tiens, je n'avais pas fait le rapprochement. Pourtant j'ai écouté plusieurs fois Anacréon récemment - et les Indes il n'y a pas si longtemps.

Merci pour la contribution, en effet !

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